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La mer : 5 romans pour adolescents qui sentent l'iode et l'océan

« Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage. »
Je ne commence pas cet article par une citation de poème pour faire un retour sur ce blog en frimant, mais parce que c'est la première phrase qui me vient quand je pense à la mer, étrange réminiscence de mes cours de français au lycée. Certaines phrases ont la peau dure. Et celle-ci, avec l'amour, l'amer et la mer, me permet d'introduire dans un rythme marin le thème de cet article. Oui, aujourd'hui, en l'honneur de la parution de La dernière marée, le premier roman d'Aylin Manço publié par Talents Hauts, nous allons prendre la mer. (Même si tout le monde sait très bien que c'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme...)
Je vous ai choisi quelques romans pour adolescents qui sont tous aussi délicieux que l'odeur vive et douce de l'océan : un étonnant mélange d'iode... et de vase.


(c) Le Cahier de Lecture de Nathan

Le goût du sel : La dernière marée d'Aylin Manço


Tout juste paru chez Talents Hauts, La dernière marée est un roman aussi doux que tempétueux, dont les phrases fluides - oserais-je écrire aquatiques ? - envoûtent le lecteur et le brisent. Préparez-vous à plonger dans une mer en apparence calme et pourtant dangereuse.
Cette année, à Citéplage, là où devrait se trouver la mer, il n'y a que du sable et des rochers. Depuis des mois, la mer reflue, aspirée sans fin et sans cause connue. Dans cette cité balnéaire totalement vide, où les tortues s'échouent de désespoir, Élo tente de faire comme si rien n'avait changé. Mais sa relation naissante avec Hugo, le repli de sa mère et l'attitude ambiguë de son père la poussent à s'affranchir des attentes maternelles.
La mer est multiple dans l'histoire d'Élo.
C'est d'abord un décor. Un paysage marin inquiétant pour un roman qui, finalement, est un livre d'imaginaire. Nous sommes dans un monde en apparence semblable au nôtre, à une différence fondamentale près : c'est (peut-être ?) la fin du monde. La mer reflue. Elle recule. Plus de marées, plus de plages bondées, plus de coquillages et d'algues échoués le temps d'un tour de cadran, mais une faune qui attend la mort, plus de poissonneries ouvertes, plus de stations balnéaires florissantes... La mer recule pour une raison inconnu, et face à ce Reflux effrayant, on ne sait comme réagir, si ce n'est par la peur ou l'indifférence. Mais cet enjeu post-apocalyptique n'est qu'un décor. Un prétexte. Une ambiance. Une atmosphère tout aussi inquiétante que poétique.
C'est ensuite une métaphore. Celle du mal-être dans lequel Élo voit sa mère s'enfoncer. À mesure que la mer recule, un repli s'effectue aussi chez la figure maternelle. Une figure de force, héroïque, puissante. Elle qui a traversé la mer à la nage. Qui, avec toute l'ambition qu'elle porte, tire en avant sa fille depuis des années. Mais elle n'est plus qu'une ombre faible accrochée à la radio qui déverse dans l'appartement de location les nouvelles du Reflux.
C'est un espoir, enfin. Un espoir ou un désespoir où Élo et Hugo, son nouvel ami, plongent pour oublier leur quotidien. Ils ne savent plus vraiment ce qu'ils doivent voir dans les plis des vagues et l'immensité de l'océan : une échappée ou une menace ? un monde de possibles ou de dangers ?
« Quand je bordais le foc, j'ai tout senti, le vent et le bateau. C'était comme si j'avais disparu mais que je faisais partie de tout le reste. »
C'est dans toute cette richesse qu'Aylin Manço raconte l'adolescence. Un monde qui prend fin pour en ouvrir un autre, avec douleur, poésie et espoir. Un repli dans lequel tous les repères s'effondrent, dans lequel il faut construire quelque chose d'autre. Une poignée salvatrice de rêves d'aventure et d'amour.
Elle signe un premier roman assuré. Il porte en lui tout à la fois les ingrédients d'un bon roman pour adolescents - avec les nombreuses qualités mais aussi quelques (rares) lieux communs qui vont avec - et l'inattendu d'une jeune autrice qui a encore du talent à revendre. Écrit avec maîtrise et élan, c'est un roman aussi vif, rassurant et mordant que le goût du sel.

Le souffle du vent : l'aventure à la Michael Morpurgo

J'ai une histoire particulière avec chacun de ces deux romans signés par un grand auteur britannique de littérature jeunesse, j'ai nommé Michael Morpurgo.
J'ai découvert le premier, Le royaume de Kensuké, car ma mère nous l'a lu à haute voix, à mon jumeau Tom et mon amie d'enfance Armelle, alors que nous étions enfants et choisissions un roman tous les hivers pour nos vacances à la montagne. Les souvenirs que j'en garde sont quasi inexistants. Une couverture bleu comme la mer, découpée en bas pour laisser apercevoir le personnage finement et tendrement dessiné par François Place. Une lecture quotidienne à haute voix pour se laisser happer par un univers littéraire passionnant. Un naufrage, une aventure. Un souvenir de lecture et d'enfance qui fonde des choses, à commencer par l'amitié. Et l'amour de lire et de partager.
Le 28 juillet 1988, Michael embarque avec ses parents et leur chienne, Stella, sur un voilier pour faire le tour du monde. Ils s'arrêtent, parfois, pour de fabuleuses escales, Afrique, Amérique, Australie, jusqu'au jour où survient un terrible accident. Le jeune homme se retrouve échoué, avec sa chienne, sur une île déserte perdue au milieu du Pacifique. Va-t-il pouvoir survivre, affamé, menacé par toutes sortes de dangers? Reverra-t-il jamais ses parents?
Un matin, alors que l'épuisement le gagne, Michael trouve auprès de lui un peu de nourriture et d'eau douce. Il n'est pas seul...
Le récit bouleversant d'une aventure hors du commun et d'une amitié inoubliable.
Il rencontreras un homme Kensuké.
J'ai découvert Seul sur la mer immense en bibliothèque. La couverture et le nom de l'auteur, sans doute, m'auront attiré. Seul sur la mer immense est ce genre de romans que je meurs d'envie de relire tout en le craignant. Et s'il n'était pas à la hauteur de mes souvenirs ? Car Seul sur la mer immense est de ces romans justement immenses et importants qui laissent en nous non pas des souvenirs et des bribes d'histoire, mais des émotions et des sensations. La grandeur, la douleur, l'aventure, le va-et-vient des vagues, une famille, des déchirements, l'amour, des départs, des histoires, la vie et la mort, voilà tout ce qui, je crois, me revient en écrivant ces mots sans avoir lu l'ombre d'un résumé.
En 1947, le tout jeune Arthur est embarqué, comme des milliers d'autres orphelins, sur un bateau à destination de l'Australie. Il ne sait pas encore qu'il ne reverra pas sa soeur ni sa terre natale anglaise. Désormais sa vie entière se fera là-bas, jalonnée d'épreuves mais aussi illuminée par la rencontre de personnages extraordinaires et par sa passion de la mer.
Bien des années plus tard, Allie, la fille d'Arthur, quitte la Tasmanie, au sud de l'Australie, à bord de son bateau. Elle s'apprête à accomplir une formidable traversée en solitaire. Son but : franchir les océans pour gagner l'Angleterre, dans l'espoir de retrouver sa tante Kitty, la soeur de son père.
Un voyage de l'enfance vers la maturité, deux destinées, deux récits, un roman bouleversant.
Peut-être, un jour, sauterais-je le pas pour replonger dans ces grandes histoires. En attendant, je garde précieusement ces souvenirs de lecture qui ont la force du vent.

La puissance des tempêtes : Le Worldshaker de Richard Harland

J'ai découvert Le Worldshaker il y a de longues années (au moins 6 ans quand même !) et ce roman (cette série !) entre un peu dans la même catégorie que Seul sur la mer immense, c'est-à-dire que j'en garde une flopée de souvenirs colorés, vifs, uniques, émouvants, forts. La différence, c'est que j'en conserve aussi nombre d'images, et ce, je pense, pour deux raisons. La première, c'est que j'avais travaillé dessus en consacrant à ce roman un tiers de mon TPE sur les dystopies (décidément, cet article est plein de souvenirs du lycée !). La seconde, c'est que j'avais interviewé l'auteur au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil ! Vous pouvez même redécouvrir ce fabuleux moment (ouf, la photo gros dossier semble avoir disparu du blog...).
Dans Le Worldshaker, les Hommes résident... sur la mer. Les terres étant devenues invivables, des pays entiers vivent désormais sur d'immenses bateaux qui arpentent les océans à la force de machines monstrueuses. Dès le début, j'ai été fasciné par ces vaisseaux-mondes à l'esthétique steampunk qui libèrent l'imaginaire et qui sont une incarnation symbolique de nos sociétés actuelles. Sur ces bateaux, les classes sociales se répartissent les ponts du plus haut (à l'air libre) aux plus bas (les machines)...
Et qui dit dystopie, dit révolution... Alors prenez un océan fougueux, mettez-y le feu, ajoutez une puissance imaginaire complètement hypnotique et vous avez un roman hors du commun : Le Worldshaker.

L'embrun des vagues : Cheval océan de Stéphane Servant

À la croisée d'une vague et d'un cri, un peu comme La dernière marée où la mer est métaphore, Cheval Océan est un bijou littéraire de la collection d'une seule voix, qui publie des textes courts qui peuvent se lire d'un seul souffle. Ce récit époustouflant signé Stéphane Servant est un véritable coup de poing. Pour le (re)découvrir, je vous propose un extrait de ma critique, paru il y a 5 ans (!).
« Ce sont les mots d’Angela qui est devant cet océan, sur cette plage du Portugal, qui pense à sa grand-mère et parle à cet être pour qui elle a toute cette amertume. Mais la voix d’Angela devient l’écho puissant et infini de l’Océan. Son écume comme des larmes de sel, son rugissement comme le torrent des tourments, sa force comme celle de la rage. La voix d’Angela devient celle de toutes ces femmes blessées, ces femmes d’hier et d’aujourd’hui, ces femmes de demain. La voix d’Angela retranscrit avec beaucoup d’émotion son histoire et ce tsunami de lettres inonde le lecteur pour le laisser, après une petite heure de pure intensité, au bord de l’eau, chamboulé. »

Pour les Franciliens et Parisiens, je serai ce soir au lancement du roman, en présence d'Aylin Manço et de l'équipe de Talents Hauts, à la librairie des Nouveautés. Plus d'infos par ici. Viendez, les copains !


Pour retrouver tout le Blogtour La dernière marée, suivez le guide !
16.01 • La chronique gourmande de Cook in Book
17.01 • La vidéo (avec Clémentine Beauvais herself !) de Talents Hauts
18.01 • La critique de L'Oiseau Lit
19.01 • La vidéo de la chouette Piko Books
20.01 • La critique de la géniale Allez vous faire
21.01 • La vidéo gourmande de Boitamo
22.01 • La critique de l'incontournable Sophie Lit
Demain, rendez-vous sur le blog de La Ronde des Livres et vendredi sur celui de La Mare Aux Mots !

Et vous, quels sont vos romans maritimes préférés ?

Avant l'envol


 Le 18 Juillet dernier je vous disais de venir l'aider, souffler un peu dans la voile de son bateau. Les mois qui ont suivi j'en ai beaucoup parlé, j'ai essayé moi-même de souffler du fond de mes poumons. Le bateau a réussi à s'en aller. Je n'étais pas seul, et de nombreux contributeurs, venus de tous les horizons, ont participé. Alors nous y voilà. Dans 4 jours, il va s'envoler le bateau. La Luciole va battre de ses propres ailes avec le premier album qu'elle auto-produit. Il n'y a que deux titres de connus à ce jour. Il n'y a que quelques extraits, des mots à rebours, glissés comme un baiser furtif sur les réseaux sociaux. Mais ce sont ces ailes qu'il faut maintenant renforcer, leur donner de la vigueur, de l'épaisseur, leur donner le pouvoir d'aller loin. Je ne peux pas beaucoup, mais je peux, alors je fais, et je pose de ma plume quelques plumes de plus aux ailes de Luciole. Je lui dis merci pour sa musique palpitante et délicieuse, je lui dis je suis avec toi, et tes mots et ta voix et ton son me portent un peu plus loin, je lui dis je m'inspire de tes mots pour en trouver d'autres ... en moi, et chez les autres. Voici quelques lectures que les mots à rebours qu'elle dissémine un peu partout m'inspirent.


C'est raconté par un homme et c'est masculin. Mais cet homme ne vit que pour une, que pour elle. Et c'est féminin. Nageant de l'un à l'autre, ce roman est un parcours d'équilibriste de l'humain. Le funambulisme de notre identité, le funambulisme de notre adolescence, ce funambulisme entre l'enfance et l'âge adulte, le funambulisme des responsabilités, le funambulisme du travail, le funambulisme de l'amour. Il y a lui, coincé, vivant chez ses parents, sérieux, fade. Il y a elle, tornade, insouciante, cruellement sublime, intelligente, forte et fascinante. Entre les deux un gouffre. Entre les deux une corde. Une corde raide et une danse fiévreuse, magnifique, déchirante et contraire. Il y a l'hiver qui tombe dans le coeur de leur été. Il y a les secrets, il y a la vie à demi-mots, il y a les non-dits, des silences, le noir et la peur. Il y a l'hiver au coeur de leur été. C'est raconté par un homme et c'est masculin. Un masculin vif, transperçant et littéraire, qui tente tant bien que mal de se stabiliser entre la sincérité et le recul, entre l'objectivité et les sentiments, entre des sanglots de mots et une retenue admirable.
C'est la vie qui point en équilibre, équilibre si fragile avec la mort.


Cliquez sur l'image pour ma chronique ♥
Naître avec une famille, naître dans l'amour et dans l'art
Crier le coeur brisé, crier dans l'art
Pleurer sur ces morceaux de soi répandus dans ses larmes, pleurer et créer
Sourire à ses proches l'horizon l'espoir l'art
Manger, , manger l'amour et manger la culture, croître dans l'art
Marcher pas à pas mains dans la main yeux dans les yeux et
Courir à grands coups de pinceaux et de notes et de mots
Apprendre des autres, de soi, des oeuvres
Comprendre le monde, accepter qui on est, comprendre les yeux grands ouverts
Grandir avec eux, avec lui, avec l'amour, grandir en brisant son coeur en morceaux de couleurs
Entendre l'art
Se taire devant
Lui répondre
Et, alors, être.


A bras le corps et le coeur
A bout de bras dans le vide
A bras le corps le courage
A bout de bras un nuage
A bras le corps battant
A bout de bras dans le ciel
A bras le corps en équilibre
A bout de bras un oiseau
A bras le corps en danger
A bout de bras un but
A bras le corps le doute
A bout de bras l'horizon
l'infini
l'avenir
l'espoir
A bras le corps dans la vie
A bout de bras je prends tout
♥


 

Une bribe de vie




La vie de Yanis, sincèrement amoureux de Camille.
Mais comment lui dire ? Comment être honnête ? Comment y arriver et avancer ? Comment ne pas tomber ? Comment vivre au même rythme que son coeur ? Il bat, va, court trop vite. S'envole.

La vie d'un adolescent amoureux, que les sentiments bousculent et malmènent.
Ils sont retranscrits avec cette sincérité propre au personnage, avec justesse, avec douceur par la plume tendre et saisissante de Gaël Aymon.

La vie d'un garçon, qui grandit, se forge et se construit.
On en parle pas tant que ça, on reste beaucoup dans la féminité, les mots sont rarement si touchants quand il s'agit d'un garçon. Je reste bouleversé, à chaque lecture, par L'été où je suis né. Ici, c'est un garçon, qui ne sait pas trop comment assurer, et être un homme. Il tâtonne, cherche, se trompe, pleure aussi, grandit.

La vie pour l'après.
Oublier Camille est un court et juste roman pour aller de l'avant, un bref et fort roman pour grandir, un roman pour parler aux adolescents de l'amour.

La vie d'une seule voix

Il y a cet article qui me vole dans la tête depuis quelques jours, avec les vastes ailes d'une envie lancinante de l'écrire et le temps manquant pour cela. Ses ailes de géants l'empêchent de marcher.
Et puis ce soir, il y a une courte parenthèse pour le commencer, quelques instants pour jeter quelques mots sur ces plaines blanches, nocturnes et virtuelles. Mais vraies.
Et puis ce soir, surtout, il y a ce discours, initialement déclaré par Charlie Chaplin dans son film The Great  Dictator, déclamé aujourd'hui par Jeremy Irvine. Je ne sais trop où. Qu'importe. Ce qui me frappe alors c'est cette voix, cette présence, qui n'avait pas besoin d'un fond musical -bien que saisissant- pour offrir puissance et émotion. C'est comment le jeune acteur donne tout son être, et ça se voit, maîtrise ce discours, et ça s'entend, ressent chacun des mots de ce texte si fort, et ça pénètre le coeur.

C'est peut-être ça, la vie d'une seule voix. Cet art d'écrire, de dire, de créer, d'être et de vivre. Cette sincérité puissante et frappante, marquée ici d'une voix vive et assurée. La vie d'une seule voix, c'est peut-être aussi le manque de confiance, les murmures, les bégaiements; mais la sincérité toujours, les larmes dans le coeur, la lumière dans les yeux. C'est les mots qui rendent fort. (*) Ceux qui viennent de loin mais qui touchent de près.
Ceux-là qui sont dit par Jeremy Irvine.
Ceux-là qui sont dits dans ces quelques courts romans de la collection d'une seule voix.

Au moins un.
Car dans la vie, il faut apprendre un poème, au moins un. "Comme un abri où l'on pourra toujours se réfugier. Une petite cabane d'où personne ne nous délogera."
Au premier abord, elle ne donne pas forcément envie et on est entraîné avec appréhension et curiosité dans l'histoire de Marie, qui vient de trouver un travail dans le télémarketing, qui tente de garder la flamme vacillante de son amour avec Mickaël, qui cherche à avancer même si elle a laissé ses rêves dans le coin d'une armoire, au fond d'une boîte, là, dans le noir, là, ce petit morceau bien triste d'un morceau de notre lumière qu'on a voulu étouffer.
Le personnage s'étoffe et prend de la profondeur alors que l'histoire avance. On s'y attache avec un fil ténu mais solide. Et notre main a envie de se poser sur son épaule et de lui dire Je suis là.
Alors oui, derrière cette couverture étonnante et ce résumé pas tellement attrayant, se cache une petite perle de délicatesse, dont les aspérités viennent se frotter à nos propres fêlures d'ombre et d'espoir.

La piscine était vide.
Cette phrase, ce titre, ce constat résonne d'une affreuse vérité donc la couleur rouge teinte d'horreur l'émotion. La construction, en soi assez simple, est bien menée, nouée d'un bout à l'autre de cette voix saisissante. On entre dans l'histoire comme dans l'eau. Avec le petit choc de la température surprenante. Mais avec le bonheur de trouver un endroit doux et agréable, bon et reposant. Mais l'eau se refroidit, l'ambiance se tend, les choses se crispent, et nous avec. Petit à petit, les gouttes se brisent, les larmes coulent, les cris éclatent comme des bulles.
Et les mots de la fin, comme un dernier plongeon dans une eau glaciale, viennent apporter au roman une chute comme à une nouvelle, un murmure à demi-mots comme une gifle.

Tout foutre en l'air.
La douleur. La souffrance. La colère. Le noir. La nuit en traits de rage, la nuit en nœuds d'amertume, la nuit comme une pelote de mots contenus et sifflés entre les dents. La nuit pour décor accueillant le théâtre d'ombres: celui Olivier et elle, celui de leur histoire qui se joue le temps d'une seule nuit.
D'un seul souffle, on est happés dans la vie du personnage principal, cette jeune-fille tombée amoureuse d'un garçon, d'un homme, plus âgé, plus grand, plus beau, plus mature, plus désespéré. Ils ont discuté, ils ont échangé, ils se sont attachés, ils ont créé un lien si fort et si lumineux là sous l'ombre de leurs vies.
Du moins, c'est ce qu'ils, ou plutôt c'est ce qu'elle, croient.
Le lien n'est en fait qu'ombres. Et sa vie peut être lumière.
D'un seul souffle nous voilà dans leur course. Leurs pas martèlent notre coeur crispé d'émotions et de peur. Leurs murmures balayent notre espoir à chaque mot dépassé. Leurs mains agrippent notre attention, agrippent le lecteur, le tirent en avant, l'emmènent avec eux et le suspendent au-dessus du vide.
Angoisse, peur, stress, peur viscérale et hurlante.
Et d'une seule voix elle nous raconte cette nuit, cette vie, ce passé, cet avenir, cet espoir qui brille dans le ciel et déchire ses certitudes. Ce passé tombe alors dans le vide.
Cette chute, c'est un fragment d'elle qui se brise.
Mais il laisse la place d'en construire un nouveau.
Et c'est beau.

Ce qui ne nous tue pas

11€50 - 120 pages - Extraits - ♥

Ça devait faire pile trois semaines que je n’avais pas lu de roman. J’avais relu quelques BD, dont quelques tomes des Profs (autant dire que c’était de circonstance), et relu, parfois en diagonale, certaines des œuvres au programme de mes BAC de littérature et de théâtre. Mais oui, cela faisait trois semaines que je n’avais pas touché un roman. Le plus étrange finalement, c’est que j’avais presque perdu l’envie de m’y remettre.
Mais il faisait beau, chaud, alors j’ai pris le dernier roman d’Antoine Dole, qui traînait dans ma bibliothèque depuis quelques mois. Ça n’avait jamais semblé le bon moment pour le lire. Alors j’ai attendu. Et là je me suis lancé. Et c’était le bon moment. 
Un livre vous attendra toujours, jusqu’à ce que votre cœur de lecteur soit prêt à lui accorder un peu de place. Ne précipitez pas les choses.
  
Ce qui ne nous tue pas … est souffrance.
Lola est une adolescente calme, douce et sensible. En tout cas c’est ce qu’elle était. Jusqu’à ce que l’amour de ses parents, dont elle est le fruit, commence à se déliter. Jusqu’à ce que ceux-ci transforment le calme en tension, la douceur en cris ; jusqu’à ce que tout cela atteigne sa sensibilité de jeune adolescente un peu perdue dans ce qu’elle est, ce qu’elle devient, dans ses relations avec les autres et dans son quotidien de collégienne. Dès lors les chaleureux souvenirs de son enfance, les tendres moments échangés en famille et ce quotidien si calme et doux et heureux deviennent un ensemble brisé en instants tranchants, qui blessent et laissent les plaies ouvertes, à vifs, brûlantes de souffrance.
  
Ce qui ne nous tue pas … nous brise. 
Eraflée, lacérée, déchirée, Lola ne semble plus être qu’une enfance en lambeaux, une enfant qui souffre et qui en veut tellement à ses parents de réduire en cendres ces moments de bonheur. Délicat témoin des braises que sont les émotions de ce personnage si profondément exploré, si solidement tissé, le style d’Antoine Dole -riche, impressionniste, subtil- brode avec soin l’univers en morceau de Lola, sa psychologie tremblante, ses aventures dans un paysage disloqué. Il applique avec soin, comme des pointillés, les sensations par-dessus cette étoffe de mots ; chaque bruit, chaque odeur, chaque détail vient ajouter à l’ensemble des heurts, des cassures, des cavités, des brisures et des éclats comme autant d’imperfections qui font de la vie un amas d’instants à l’harmonie fragile.
  
Ce qui ne nous tue pas … nous perd. 
Ainsi Lola se perd-elle dans les évènements de sa vie, dans les éclats de sa famille, dans ses émotions et en elle-même. C’est donc par hasard, égarée, affamée, qu’elle se retrouve dans l’appartement chaotique d’une vieille femme un peu folle, perdue elle aussi, seule. A elles deux, elles se créent une solitude rassurante, un cocon qui les protège du monde extérieur, un nuage où elles rêvent, toutes deux, un fil de funambule, où elles sont prêtes à tomber, un fil où elles s’appuient l’une sur l’autre. Antoine Dole dresse ce portrait de deux femmes de deux générations à des lieues l’une de l’autre. Un portrait par touches délicates d’un pinceau usé et inégal. Un portrait qui frôle le réel avec tant de douceur que le cœur du lecteur tremble, paisiblement.
  
Ce qui ne nous tue pas … nous rend plus fort. 
Ainsi Antoine Dole, à travers le personnage touchant de Lola, nous apprend-il, en même temps qu’à elle, qu’aimer ce n’est pas seulement les sourires, la sincérité, la douceur et la dévotion, aimer c’est aussi mentir, se disputer, avoir mal pour finalement emprunter le chemin du pardon. Ce qui ne nous tue pas esquisse la tendresse, la fragilité de la vie et de l’amour et le pardon. Ce qui ne nous tue pas ébauche la difficulté de grandir, les déchirures de l’adolescence et la force qui naît de cette bourrasque qui traverse chaque homme, plus ou moins douloureusement.

~ ♫ ~

D'une seule voix, le cheval en furie d'un océan de mots



Sans mots. Plus aucun. Je ne suis sans plus aucun mot. Alors que je dois vous parler de ce roman qui en a tant des mots, des puissants, retentissants. Alors que je veux vous parler de ce texte profondément marquant qui transmet avec une telle force une passion de mots. Alors laissons couler les mots du bout des doigts, laissons les être libre et ils trouveront eux-mêmes le chemin de ma pensée, ils seront les libres messagers de mes impressions.

Je ne veux pas trop vous en dévoiler. Bien sûr il suffit de taper le titre du livre dans Google, ou de le retourner une fois que vous l’aurez en votre possession (c’est obligé) pour savoir ce que cela raconte … mais au fond, cela n’en dit pas grand-chose. Un extrait en dit long. Le résumé non. Un extrait montre l’essence du roman. Le résumé non.

 72 pages - 9€

L’entendez-vous cette voix ? Ce début de voix qui hurle à l’Océan cette colère, cet amour, cette rage, ce désespoir ? Arrivez-vous à le percevoir ? Il suffisait d’une page. Une seule page envoûtante, fascinante, pour me donner l’envie irrésistible de me jeter sur ces quelques dizaines de pages. Et je me suis jeté dessus dès que j’en ai eu l’occasion. Ne l’entendez-vous pas ?

« Des textes d’un seul souffle.
Des textes à dire, à partager avec soi et le monde. » - collection D'une seule voix

C’est vrai que ce souffle on l’entend. Et on le sentirait presque là, au creux de notre cou, glisser dans nos oreilles des mots de haine, de regrets … et d’espoir.
C’est vrai que ce texte on veut le partager, le lire, le faire connaître, le hurler, le déclamer, le jeter à l’Océan dans toute sa puissance.
Stéphane Servant relève le pari de cette collection lancée par Jeanne Benameur et Claire David et c’est réussi … ô combien réussi.
Pas de mots, des cris. Pas un souffle, une vie.

Ce sont les mots d’Angela qui est devant cet océan, sur cette plage du Portugal, qui pense à sa grand-mère et parle à cet être pour qui elle a toute cette amertume. Mais la voix d’Angela devient l’écho puissant et infini de l’Océan. Son écume comme des larmes de sel, son rugissement comme le torrent des tourments, sa force comme celle de la rage. La voix d’Angela devient celle de toutes ces femmes blessées, ces femmes d’hier et d’aujourd’hui, ces femmes de demain. La voix d’Angela retranscrit avec beaucoup d’émotion son histoire et ce tsunami de lettres inonde le lecteur pour le laisser, après une petite heure de pure intensité, au bord de l’eau, chamboulé.

Je ne peux pas trouver d’autres mots que ces quelques-là qui ne cherchent qu’à essayer de retranscrire la vague d’émotions qui m’a traversé.
Que voudriez-vous savoir d’autre ?
L’histoire ? Une blessure. Les personnages ? La vie. Le style ? Une voix. La construction ? Un seul souffle saccadé. La fin ? L’espoir.
Après la chaleur d’un sombre, humide et angoissant été dans Le cœur des louves, après ce cri animal, profond et bouleversant, Stéphane Servant revient avec le torrent glacé d’un Cheval Océan en furie, une voix intense, renversante et unique. Véritablement transperçant.

Un peu de musique ?

Je veux vivre.



Je veux vivre. Tel est le cri poussé par le personnage du roman du même nom, écrit par Jenny Downham. Je veux vivre, s’exclame Tessa de toutes ses forces. Les moindres forces qu’il lui reste. 

« Je voudrais une grande salle sombre où l’on peut à peine bouger tant les corps se frôlent. Je veux entendre un millier de chanson avec le son à plein tube. Je veux danser si vite que mes cheveux repoussent et que je me prenne les pieds dedans. Je veux que ma voix retentisse assez fort pour couvrir le rythme lancinant des basses. Je veux avoir trop chaud et croquer des glaçons pour me rafraîchir. » 

Mais là est le problème. Tessa a une pneumonie. Tessa va bientôt mourir. Tessa pourra s’accrocher à la vie tant qu’elle veut, elle mourra.

Je n’ai pas tant aimé le livre que je ne l’aurais cru. Que je ne l’ai espéré. Je l’ai trouvé trop déprimé et déprimant. Alors oui les personnages désespérés c’est normal, alors oui l’intrigue est fracassante. Mais je ne peux m’empêcher de le comparer à Nos étoiles contraires que j’ai lu à peu d’intervalle de Je veux vivre. Le roman de John Green est si lumineux, les dialogues sonnent si juste, l’histoire d’amour est si touchante. Je veux vivre est beaucoup plus sombre, plus cassant, plus désespéré. Trop ? Je veux vivre m’a semblé parfois, sous la voix de Tessa, un peu maladroit. L’histoire d’amour évidente. Comme chez John Green bien sûr, mais ici plus. Alors : Nos étoiles contraires trop parfait ? Je veux vivre trop sombre ? Peu importe au final, l’un et l’autre sont justes et bouleversants.

Il n’empêche. Repenser au roman, en reparler, c’est remuer mes souvenirs. Et ce que je garde est positif. Un attachement profond pour l’adorable Adam dont elle est amoureuse. Une famille qui devient un peu la nôtre, qu’on aimerait consoler. Une amie un peu agaçante. Mais une amie qui, malgré une Tessa malade, veut vivre aussi. Alors peut-être est-elle un peu égoïste. Mais elle aussi a ce besoin de se fracasser contre l’existence. Et elle aura, elle aussi, besoin d’une amie.
Tessa enfin, on s’y attache. Malgré ses défauts, malgré sa fureur. Sa colère. Parce qu’elle veut vivre, et ça on le comprend. 
« Je ne suis pas encore prête. Je veux regarder le gros nuage qui fonce sur le soleil. Je veux voir le ciel virer du gris au noir. Le vent va se lever, et toutes les feuilles se décrocher des arbres. Je veux courir derrière elles. Et faire des centaines de vœux. »
Donc finalement on s’y accroche. On s’accroche à Tessa. Elle s’accroche à la vie. On ne veut pas voir ce qui est. Elle veut éviter l’inévitable. C’est tragique. C’est réel. 
Et quand la fin, comme elle ne pouvait être autrement, tombe, alors on est encore là. Et on a la gorge lourde de larmes qui nous font nous sentir vivants.

Alors moi aussi. Moi aussi
je veux vivre. 
Je veux sentir l’herbe, la neige, la pierre, le sable sous mes pieds. Entendre frotter, caresser, crisser, glisser, craquer. Je veux goûter les légumes, les fruits, les friandises, les viandes. Goûter à la vie. Goûter au soleil, à l’été et sa chaleur, goûter à l’hiver, au froid et au feu de cheminée, au chocolat chaud. Goûter aux larmes, aux déceptions et aux chagrins, mais aux joies, aux plaisirs, au bonheur. Je veux voir le bleu du ciel, le rouge des flammes, l’orange du soleil couchant, le blanc des nuages, le vert de la nature. Je veux voir les beautés du monde et les voir et voir et voir jusqu’à n’en plus pouvoir. Et je veux vivre. Je veux être là, être là pour exister, pour mes amis, pour ma famille. Je veux danser, crier, sauter, hurler, courir, tomber et me relever, je veux aimer. Je veux être aimé. Je veux avoir un seul nom sur les lèvres, un seul visage dans mon esprit, une main dans la mienne, quelqu’un dans mes bras, un regard dans le mien.

Et c’est ce cri, cette volonté qui vient du fond du cœur, que perpétuent un bon nombre de romans. Qu’ils soient bons ou mauvais.

C’est le cri de Juliette, 15 ans. Juliette en montagne un été. Juliette sur un canoë. Juliette qui rencontre un jeune homme un peu mystérieux, mais séduisant. C’est l’histoire de leur rencontre. L’histoire … de leur histoire. C’est l’histoire des voyages qui forment la jeunesse, des premières fois, d’une entrée dans la vie. Une histoire décevante pour ma part, un peu ennuyante, inaccessible malgré un style qui coule et roule avec douceur. Mais c’est cette histoire-là.
« J’entends, dans un souffle, l’enfance passer, et ses murmures dans mon cou me parcourir le corps. Des mots pour voguer sur la voie lactée qui s’allume au-dessus de nos têtes. Je ne connais pas ce silence, après la furie de nos doigts tremblants et gauches, nos souffles redevenus réguliers, et cette larme sur ma joue. »

C’est le cri de Tamara. Jeune étudiante qui retrouve Belgrade et son pays détruit. Son pays rendu méconnaissable par la guerre. Un cri violent, cassé et frappant. Un peu dur. Un peu trop pour moi, un peu trop d’écart entre ce cri et moi. Mais une envie quand même. Qui se traduit par une passion. Une passion dévorante, une passion qui avait été frustrée. Une passion qui pourrait bien les consumer.

C’est le cri de Molly. Le cri de ces étudiants noirs, le cri de tous ces noirs qui ont subi la ségrégation. Un cri qu’Annelise Heurtier retranscrit avec beaucoup de force, de justesse, avec un petit peu de trop de recul, pas assez d’émotion parfois, mais un cri quand même. Celui universel de ces discriminés qui cherchent juste à vivre comme tout le monde. Vivre, est-ce trop demander ?
« Le cœur de Molly se mit à battre la chamade. Ils avaient beau faire partie de quelque chose de grand, de juste, quelque chose qui les dépassait, il n'en restait pas moins que, maintenant, c'était à eux seuls de se lancer. A eux de le vivre. »

Et enfin, c’est le cri, bien que timide, de Gaspard Corbin. Ce héros de la trilogie écrite par Stéphane Daniel. Un cri en forme de rire. Un style débordant d’humour et de coins où s’esclaffer. Beaucoup beaucoup de références parfois assommantes pour qui ne les connaît pas. Mais un adolescent. Un adolescent qui, dans un tome supplémentaire toujours aussi frais et hilarant mais qui, peut-être, s’essouffle un peu avec l’apparition d’un nouveau personnage féminin et l’espoir détruit du bon fonctionnement d’une relation à distance. Un cri en forme de rire d’un adolescent qui se lance dans la vie.

 Alors cet article est peut-être un cri lui aussi, un cri un peu larmoyant, mais sincère. Vivez. C’est tout ce que je dirai pour finir. Vivez de tout votre être, parce que c’est pour cela que nous existons.