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"Les histoires nous inventent."



Au commencement de cette histoire, il n’y a pas de « Il était une fois ». Il n’y a pas de paisible début laissant présager un « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Au commencement de cette histoire, il y a une fée déchue, un passager de l’orage, un sortilège, un monde hostile, une tristesse sans étoiles, un inconnu solitaire. Les mots de Timothée de Fombelle sont vêtus de nuit, d’inquiétude et d’angoisse. Mais une étincelle s’allume dans l’obscurité de ces premières pages, et si son auteur dessine l’aventure sans attendre une seule page, si on ne peut résumer ce chef-d’œuvre à aucun genre, aucune case, aucun récit puisque c’est la vie foisonnante de l’imaginaire qui donne vie au Livre de Perle, je me donne le droit sur la pointe des pieds de lui offrir l’étoile des contes.
Et il était une fois une fée déchue, un passager de l’orage, un sortilège, un monde hostile, une tristesse sans étoiles, un inconnu solitaire. Il était une fois un enchantement. Cet enchantement n’était pas nommé à l’aube de l’histoire, il n’était qu’invisible espoir derrière les lignes du Livre. Mais on le sentait palpiter au cœur de ce début. Un enchantement d’encre et de papier, de mots et de passion. Un enchantement auquel on croit et dans lequel on espère, au plus tôt d’une envoûtante aventure, parce qu’il y a un conteur. Et ce conteur donne vie.
Il était une fois une histoire qui commence loin de tous les royaumes. Cette histoire trace des chemins. Les chemins du retour.

Je désire surtout vous avouer, au creux du murmure de mes mots qui content maladroitement un chef d’œuvre en papier, que ces chemins, bien qu’escarpés, tortueux, dangereux et obscurs, sont d’une superbe facilité à emprunter. Il vous suffit simplement de fermer doucement la porte du réel. Il se pourrait même qu’elle se ferme toute seule, avec délicatesse, sans même claquer, pour ne pas vous effrayer. Alors tout disparaît. Il ne reste plus que l’histoire et le Livre qui valsent sous vos yeux. L’enchantement d’encre et de papier c’est celui-là. La douceur infinie des mots de Timothée de Fombelle. Cette douceur qui lui est propre et unique que l’on retrouve avec une profonde et vibrante émotion. Cette douceur sincère et palpitante, dont le cœur est d’amour et la peau d’énergie, sème consciencieusement la vérité par des phrases ramassées sur des chemins de forêt, les chemins du retour, le retour chez soi. Ces chemins qui traversent le monde de Paris à l’ailleurs, d’un magasin de Guimauve aux champs de bataille ; ces chemins qui traversent les royaumes, un palais sur un lac, un monde fascinant.

Je souhaite aussi vous confier, en déployant une chevelure de mots comme Timothée de Fombelle déploie une chevelure de chemins, que ceux-ci sont longs et complexes, inextricables, inexplicables. Trois intrigues, trois temps, trois histoires s’entremêlent et se nouent. Il était une fois le passager de l’orage. Il était une fois une tristesse mouillée et sanglante. « Il était une fois un royaume sur lequel régnait un roi amoureux. » Et ces trois chemins là, comme leur auteur l’aime tant, sont saisis avec sa finesse de couturier et assemblés d’un fil de magie, piqué dans une aiguille de suspense, pour créer un tissu envoûtant. On a un peu de mal à en saisir les bords, on ne distingue pas les coutures, et petit à petit, alors qu’on emprunte les chemins, on saisit peu à peu l’ensemble, on prend du recul, et on ne cherche plus à voir la complexité du travail, mais l’incroyable résultat obtenu par son talent de conteur. Le roman est moins virevoltant que les précédents, mais il plane avec tendresse dans mon cœur de lecteur. Le roman préfère une brise aux tourbillons, mais il cela ne l’empêche de voler avec force et splendeur. Chacun de ces Il était fois se goûte avec émerveillement, émotion et passion. Tous sont les ingrédients d’une riche cuisine, qui sait coudre les saveurs connues à de larges pans d’étonnement.

Et du bout des doigts comme le fil déroulé d’un rouet, je ne peux vous cacher que j’ai été déstabilisé. Oui, le passager de l’orage est un prince sans royaume à la vie suspendue, en quête non plus de ses origines mais d’un retour, poursuivi, se cachant, fuyant et cherchant. Oui, la petite fée déchue du royaume au roi amoureux a la fougue d’Ethel et les yeux d’Elisha, séduisantes et touchantes dans leur impétuosité et leur passion. Ce conte d’autrefois et d’aujourd’hui rappelle le second tome de Vango et l’histoire de ses origines. La branche fantastique semble avoir poussé d’une graine venue tout droit de Tobie. Mais qui est ce jeune garçon souillé de sang ? D’où vient cette tristesse qui donne à la mélodie du Livre de Perle une tonalité mineure, une richesse de nuances ? J'ai lu la première partie et j’ai repris mon souffle. J’ai respiré la magie de ses mots qui me pénétraient et s'estompaient mystérieusement. Et à mesure que le temps courait, les liens se resserraient, la magie s’amplifiait, l’alchimie opérait, le charme était là, tangible, sensible, indestructible. Je ne pouvais pas oublier les pages que j’avais tournées et tournées et tournées sans vraiment m’en rendre compte. Je regardais la porte du réel qui restait close alors que je lisais. Je reconnaissais sur mes doigts des bribes de magie égarées par les mots de Timothée de Fombelle. J’ai senti dans mon cœur le sauvage amour d’Oliå, perçu dans mes os la tristesse et la douleur, touché au fond de moi l’orage de Joshua Perle.
Alors je suis reparti à l’aventure et c’était aussi simple que ça.

Les plus grands livres sont ceux qui font grandir, écrivais-je l’autre jour dans une chronique. Ai-je envie de réécrire aujourd’hui pour Timothée de Fombelle.
Les plus grands auteurs sont, assurément, ceux qui savent surprendre sans jamais égarer.

J’ai retrouvé le chemin. Je me suis mis à y courir avec exaltation, sans pour autant arrêter de savourer chacun de mes pas. Je suis parti à l’aventure moi aussi, dans les royaumes, dans la France d’autrefois, dans celle d’aujourd’hui, dans le cœur d’Oliå et d’Iliån, dans les pas de Joshua Perle, dans la quête obstinée de ce personnage inconnu mystérieux et pourtant familier. J’ai laissé le vent de leurs souffles me porter, l’immensité de leurs yeux me ravir, les battements de leurs cœurs me guider, les étoiles de leur main m’accueillir.
Je ne saurais réellement décrire tout ce que ces quelques 300 pages m’ont fait ressentir. L’intense bonheur des retrouvailles. L’enivrement de la surprise. Le parfum de l’aventure. L’ardeur de l’amour. L’inquiétante douceur de la tristesse. La tendresse. La joie. La peur. L’errance. La passion. L’angoisse. L’espoir.

« Les histoires nous inventent ». Voilà tout ce que je veux chuchoter, pour finir, au feu de nos partages, en écho au Livre de Perle.
Parce qu’en le parant d’une dimension autobiographique profonde et touchante, Timothée de Fombelle peint une œuvre fascinante où l’imaginaire et le réel ne connaissent plus de frontière.
Parce qu’au commencement de quelques-uns de mes chemins, il y a Timothée de Fombelle. Tobie, Vango, Victoria, Céleste m’ont inventé, réinventé, et ont participé à celui que je suis. Chacun de ses romans a participé à me créer en tant que lecteur, blogueur, écrivain en herbe, mais aussi en tant qu’humain. Chacun de ses romans a participé à me grandir.
Avec Le livre de Perle, il continue d’user de son époustouflante magie. Comme Tant que nous sommes vivants l’a fait, comme Timothée de Fombelle l’a fait et le fera toujours, cette lecture a changé quelque chose en moi. Même de manière infime, même si le papillon de ce changement a le temps de battre des ailes avant que l’ouragan de ses conséquences n’aie vraiment un impact, sur mes lectures, ma perception du monde, mes écrits, ou moi-même.
Nul doute que ce roman est une passerelle dans l’œuvre de Timothée de Fombelle. Une passerelle entre la jeunesse et l’adulte, entre les contes et le roman, entre son imaginaire et l’humain qu’il est. Et nul doute non plus que c’est un passage. Un petit tunnel savamment et patiemment construit en trois ans d’attente qui se voient couronnés d’une récompense inestimable. Sur quoi va déboucher ce passage ? Où mènera ce tunnel ? C’est encore sombre, encore incertain, mais ce sera nouveau, ce sera, il me semble, un tournant, même moindre, de l’œuvre de Timothée de Fombelle. Ce sera grand. Ce sera superbe.

« Les histoires nous inventent »
Avec Le livre de Perle, Timothée de Fombelle enchante le lecteur grâce à un véritable chef-d’œuvre de la littérature jeunesse où le merveilleux, l’universalité et la profondeur des contes transcendent la réalité qui, dans l’envoûtant infini de l’imaginaire de l’auteur, revêt l’émotion, éclaire l’humain et donne vie aux royaumes de nos ailleurs qui ne semblaient qu’horizons.
Combien de royaumes nous ignorent, écrivait Blaise Pascal. Combien de royaumes cherchent la vie dans nos histoires, répond Timothée de Fombelle.
Alors lisez, contez, croyez.

Et même si je le relirai, bientôt, pour allumer à nouveau le flambeau des cœurs de ses héros ; je les vois qui quittent maintenant le chemin qui serpentait de page en page. Ils ne seront bientôt plus là.

Alors je m’arrête un moment, juste avant de finir.

Et dans un rire entre mes larmes, je leur dis au revoir.

La bande-annonce réalisée par Timothée:

Et toute ressemblance avec l’œuvre de Timothée n'est pas purement fortuite. Loin de moi l'idée de plagier, il ne s'agit que d'un clin d’œil, des hommages mêmes. N'en soyez pas offusqué ... et sachez les retrouvez ! ♥

Tant que nous sommes vivants



Je n’avais jamais lu de roman d’Anne-Laure Bondoux. Ce n’est donc pas son nom qui m’a poussé à me précipiter sur ce roman dès que je l’ai reçu. C’était sa couverture. Définitive non, mais déjà magnifique. C’était sa quatrième de couverture, attirante, intrigante. C’était, enfin, la lettre de l’auteure qui accompagnait le roman. Une lettre touchante, profonde.
Ce roman m’a captivé, totalement happé dans son univers fascinant. J’ai mis très longtemps à trouver les mots pour retranscrire l’étrange, unique et ensorcelante magie qu’a opérée ce texte sur ma jeune âme de lecteur, d’écrivain et d’adolescent, mais les voici enfin ; fragiles, maladroits peut-être, mais sincères.


             Tant que nous sommes vivants, nous courons vers demain
« Mais cela suffit à nous rappeler une chose essentielle : le feu qui brûlait dans le ventre de nos fourneaux brûlait encore dans nos veines. »

De sa plume brûlant d’une douceur palpitante, Anne-Laure Bondoux éclaire ses personnages du souffle humain de l’espoir. Ce souffle regorgeant de saveurs vécues, désirées et fantasmagoriques anime chaque Homme d’une force qui rend possible l’impossible. Comment croyez-vous sinon qu’il arrive à se battre jusqu’au bout de ses capacités ? Comment pourrait-il sinon braver les obstacles, les chutes et les déceptions dans le seul optique d’un but à accomplir ? Ce but qu’il s’est fixé, créé, érigé. Cet horizon.

« Nous aussi on va tomber. On aura des bosses et des bleus. Mais on trouvera le bon équilibre. »

Les personnages de ce roman ont en eux le « principe actif », comme le qualifie elle-même l’auteur, le feu, la force de l’espoir. Ils accomplissent la quête de leurs désirs et d’eux-mêmes. Anne-Laure Bondoux marie la simplicité des mots à une voix de conteuse qui jaillit de ceux-ci et transforme la simple histoire d’une vie en un conte universel. Dans un élan de rage et d’amour, Bo et Hama se précipitent fougueusement dans un voyage libérateur et initiatique, dans une quête de bonheur et de qui ils sont. L’un et l’autre s’arment de tout leur espoir et le ravivent de leur amour pour ne pas perdre de vue l’horizon et, toujours, courir vers lui. Même quand ils tombent, les rayons éblouissants de cet idéal brillent à travers la poussière du chemin qui accueille leurs chutes et leurs pas. Dans les pires moments, dans l’obscurité du présent, dans les à-coups et les rebondissements surprenants du destin ; demain, comparé à aujourd’hui, semble toujours la promesse d’un espoir éclot.

« Ils virent quarante fois le soleil se coucher. Et les quarante levers de soleil furent autant de raisons d’espérer. »

            Tant que nous sommes vivants, nous cherchons notre hier

Comme l’illustraient Boulet et Pénélope Bagieu dans leur bande-dessinée La page blanche, comment se construire quand on n’a plus de passé ? Les méandres de nos actes et de tout ce qui a été dit et vécu qui s’écoulent dans les bribes de nos mémoires sont le socle parfois fragile mais toujours indispensable de qui nous sommes et devenons. De plus, comme le roman Lecœur des louves de Stéphane Servant l’exprime si justement, la transmission et le don transgénérationnel sont le signe évident du temps qui passe dans une famille et l’unit.

« Il n’y a pas de fruit sans noyau. Nous avons besoin de savoir d’où nous venons, n’est-ce pas ? »

Ce n’est pas pour rien que, malgré la force et l’espoir, les personnages chutent, tombent, se blessent et se perdent. Il leur faut accepter leur passé. Il leur faut partir à sa recherche. Il leur faut le comprendre. C’est pourquoi cette histoire est au passé, comme la poignante voix de l’héritière de cette famille, de l’héritière du conte familial.
Ce n’est pas pour rien que cette histoire prend la forme d’une boucle. Un voyage, un aller, une errance hasardeuse et tortueuse. Les personnages qui courent vers l’horizon avant de s’échouer … avant que d’autres prennent la relève. Avant qu’il y ait un retour.

            Tant que nous sommes vivants, l’un et l’autre nous déchirent
« Bras ballants, nous restions paralysés face au vide. Et dans ce vide qui enflait à l’intérieur de nous, la haine s’insinuait, pire que la vermine au bord d’une plaie. Etait-ce notre faute ? Etait-ce notre faute si nous avions peur ? Nostalgiques d’un temps idéal, nous voulions le jour sans la nuit, le soleil sans l’ombre, la vie sans la mort, le désir sans le risque, et Hama sans Bo. »

Nous sommes des êtres compliqués, souffrants souvent, difficiles. Des êtres qui sont écartelés par leurs complexes, par leurs désirs. Le passé ; et la souffrance, la nostalgie, la quiétude qu’il apporte se heurtent à l’avenir ; et l’angoisse qu’il provoque, l’espoir, le désir. Il faut vivre avec tout ça, savoir se défaire de l’un tout en se construisant dessus ; savoir se lancer dans l’autre, sans avoir peur. Anne-Laure Bondoux marie tout cela dans la simplicité de ses mots. Sa plume pourtant si douce porte en elle la fougue d’une étincelle qui s’enflamme à la moindre braise. L’un et l’autre forment un équilibre surprenant, improbable, mais poétique et superbe. Chaque chapitre s’intitule selon deux antonymes qui rendent ceux-ci puissants, intenses et déchirants.
Nous ne pourrons dire mieux que Nietzsche, lui qui écrivait à propos des tourments humains : «  Fais de ton chaos de forces une étoile filante. »
Bo et Hama se perdent entre ces extrêmes. Ils s’accrochent l’un à l’autre pour s’en sortir, ballotés entre tous ces points séparés par des infinis. Ils ne s’en sortiront pas indemnes, mais sans aucun doute grandis, plus forts et changés.

                               « Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? »

                Tant que nous sommes vivants est une danse. Une chorégraphie savamment construite, qui porte la grâce et la beauté de l’être humain, comme ses faiblesses et sa fragilité, une danse qui exprime dans une douceur apaisante une fougue virevoltante, une danse portant le lecteur dans le tourbillon émotionnel, profond et bouleversant d’une profusion de personnages dans lesquels on ne s’égare jamais, dans lesquels on sait reconnaître les plus grands, les plus touchants.
Entre la délicatesse d’un conte, l’universalité d’un mythe, l’authenticité de l’histoire et l’émotion des grands romans, Anne-Laure Bondoux signe un roman virtuose, unique et incroyablement touchant.

http://bouquinsenfolie.blogspot.fr/2014/09/tant-que-nous-sommes-vivants-il-y-des.html

Un prince sans royaume entre ciel et terre



                Depuis la sortie de Vango, je n’avais pas pris le temps de relire cet incroyable dyptique signé Timothée de Fombelle. Pourtant, je me suis plusieurs fois laissé emporter, à nouveau, par le petit Tobie et son grand cœur, dans les méandres de l’Arbre, volant de branche en branche… Là, en vacances, comme tous les ans, au même endroit, pas bien loin de chez moi, au bord de la mer, je me suis offert de fabuleux instants de lecture. J’ai laissé la chaleur du soleil, le goût du sel, la caresse du vent et la fougue de la mer pour replonger avec délice dans une Europe sombre et froide, en plein cœur des années 30, au côté d’un des plus grands personnages de la littérature jeunesse. Et si vous m’accompagniez, le temps d’une chronique et de quelques-uns de mes mots, dans cet univers historique trépidant et bouleversant, dans mes émotions qui ont le goût des souvenirs et celui de l’aventure ?

                « Quarante hommes en blanc étaient couchés sur le pavé. »
                Ainsi débute le premier tome, intitulé Entre ciel et terre. Ces simples mots, ces quelques syllabes, les unes aux côtés des autres, suffisent à m’immerger entièrement et aussitôt au cœur des aventures de l’Oiseau. Vango. Comme les premiers mots de Tobie Lolness suffisent à me faire ressentir une bouffée d’émotions, une bouffée qui escalade l’arbre de mes souvenirs à la vitesse de la sève jusqu’à faire jaillir en moi une cascade de sentiments ; le premier chapitre de Vango, qui met en place tout le mystère de cette fascinante histoire, est à l’origine d’un poignant émoi.
                « Quarante hommes en blanc étaient couchés sur le pavé. »
                Ce premier chapitre, La voie des anges, précipite le lecteur dans cette trépidante aventure et révèle l’incroyable talent de Timothée de Fombelle. Un talent d’écrivain, un talent de conteur d’histoires. C’est lorsque je le relis, lorsque je redécouvre Tobie Lolness ou Vango que je suis alors certain, sans aucun doute possible, qu’il est mon auteur préféré, car aucun, à part lui, n’est capable de m’ensorceler comme lui le fait.
                Des images saisissantes.
                Comme celle-ci, un « champ de neige » de corps, ceux de tous ces jeunes hommes en vêtement blanc, prêts à devenir prêtres. Chaque image qu’il crée par le simple usage de ses mots ravit les imaginaires.
                Un tissu de mots doux et chatoyant.
                Avec une simplicité déconcertante, Timothée de Fombelle brode des phrases empreintes du pouvoir des mots, des phrases qui marient avec le plus grand naturel les contraires, les opposés, les différences et les conflits. Il ressort de cette œuvre une extraordinaire douceur qui coule aussi sûrement que la sève d’un arbre, qui sonne avec évidence comme les plus triomphantes harmonies.
                Un soin des détails fructueux.
                Se souciant des plus petits éléments d’un décor, d’une scène, d’un portrait, Timothée de Fombelle arrive toujours à surprendre son lecteur au détour de chaque chapitre. Chaque page est un trésor foisonnant de petits bijoux tous plus étonnants les uns que les autres. Même en portant son attention au moindre fragment de ses péripéties, il arrivera toujours à vous stupéfier en faisant innocemment ressurgir ce que vous aviez déjà oublié dans un rebondissement inédit.

                Voilà ce qu’il ressort d’une prise de recul et d’une (intense) réflexion, quand j’essaye –et n’y parviens pas réellement – de mettre des mots sur tout ce que je ressens en lisant un roman de Timothée de Fombelle. Cela va bien plus loin que l’émotion des retrouvailles, celle qu’on éprouve en serrant dans ses bras un ami, celle qu’on éprouve en s’emplissant de l’odeur d’un lieu de notre enfance, celle qu’on éprouve en goûtant un plat raffolé pendant de nombreuses années. Cela va bien plus loin que l’émotion du lecteur qui retrouve à tâtons une lecture passée. L’écriture de Timothée de Fombelle est la parfaite transcription du talent oral des conteurs. Elle captive dès les premiers mots. Elle allie l’humour et l’action à la beauté et la poésie. Elle sait dessiner avec subtilité et douceur différentes ambiances, différentes atmosphères qui imprègnent le lecteur et le font voyager partout dans le monde et dans son imaginaire. Elle trace des personnages originaux, uniques et vivants, qui touchent par leurs aspérités et leur profondeur. Elle tisse de multiples liens, revient en arrière et repart loin dans l’avenir, digresse, raconte des évènements plus ou moins anecdotiques qui créent un univers ; tout cela sans qu’on ne s’y perde une seule fois. Tout cela sans jamais s’égarer, car il s’agit là d’un gigantesque et splendide puzzle où chaque pièce s’imbrique comme la plus naturelle des évidences. C’est un ensemble parfaitement construit, un microcosme qui, pièce par pièce, s’érige sous nos yeux ébahis de lecteur.

Vango tome 1 (réédition) - tome 1 - tome 2

                Et le puzzle de Vango, que représente-t-il exactement ? Quel singulier et prodigieux tableau nous offre cette fois-ci Timothée de Fombelle ?
                Un tableau pour le moins insolite et pourtant si vif et intense qu’il s’anime du passé, se revêt de l’Histoire, danse avec elle et nous fait douter. A chaque instant de cette aventure, on aimerait avoir à notre disposition une encyclopédie, un livre d’histoire, ou internet pour savoir si oui ou non ce qui se raconte est vraie. Jusqu’où va la fiction ? A quel point s’entremêle-t-elle avec l’histoire ? A quel point le nœud de ces deux-là est-il serré ?
                Ce tableau c’est le passé, oui. Les années 30. Cette période entre deux guerres qui fascine tant l’auteur. Une période profondément marquée par la grande guerre, laissant des survivants défigurés, traumatisés, apeurés ; des familles déchirées ; des pays anéantis par ces terribles années. Et une période encore noire, où tout doit être reconstruit, et dans laquelle commence à se développer de nouvelles tensions.
                Pourtant, Vango n’est pas un roman véritablement historique, encore moins un roman sombre. Non. Dans l’angoisse de ces années, par-dessus ce fond pour le moins obscur, Timothée de Fombelle peint encore bien des couches différentes, toutes plus resplendissantes les unes que les autres.
                Il y a l’effervescence d’un Paris divisé entre l’angoisse de ces années et le soulagement d’en finir. Il y a les fêtes, les bals, les bars où on passe ensemble de chaleureux moments, qui avaient manqué. Il y a aussi – et surtout – Paris vu des toits. Vango, puis La Taupe, courent, virevoltent, et s’envolent presque sur les bâtiments, les habitations, les théâtres. Ils escaladent, courent, s’enfuient, se poursuivent, découvrent, explorent, se cachent. L’auteur nous offre de jolies scènes, touchantes, délicates où le quotidien des Parisiens côtoie un instant l’infini du ciel.
                Il y a le Zeppelin, la fierté d’Hugo Eckener et de l’Allemagne nazie. Il y a ce vaisseau parcourant de part en part le ciel et le monde. De très nombreux pays traversés. Le Brésil, le Japon, l’Egypte, aperçus du haut de ce monstre de fer et des mots de l’auteur et de ses personnages. L’Europe et New York qu’on apprendra à connaître, à visiter, à parcourir, un peu.
                Il y a l’Ecosse, humide, ancestrale, fascinante. Il y a l’Est oppressé, oppressant et la Russie comme une menace. L’Italie comme une vaste lande de liberté, qui semble pourtant se faire dangereuse. Les îles éoliennes, à l’origine de tout, où ciel, terre et mer valsent ensemble au rythme du cri des mouettes dans une danse endiablée et fantasmagorique. Il y a enfin, le Caucase, où peut-être on trouvera le commencement de ce monde fombellien.

                Je m’apprête donc à poser le point final à ces quelques phrases qui ne suffiront jamais à rendre compte de la beauté de ce vaste, vertigineux et hypnotisant tableau. Car par-dessus ces multiples paysages qui semblent peints touche par touche, comme si Timothée de Fombelle inventait le roman impressionniste, il y a Vango. Une quête inlassable de savoir. La volonté de retrouver ses origines. Celle de revenir aux sources de son existence pour éclairer tout son parcours et tous les mystères qui l’entourent. C’est lui qui virevolte entre tous ces lieux différents ; lie d’amitié une tempétueuse et séduisante Ethel à une touchante et insaisissable Taupe Emilie ; réunit peut-être enfin quatre amis venus d’horizons si différents qui s’étaient connus sous la coupe d’un pacte nommé Violette ; rapproche la Russie, Moscou et d’inquiétants hommes pourtant pères d’attachants enfants, de New York, d’un marchand d’armes menaçant ; embarque dans une tourbillonnante aventure un commissaire consciencieux et attachant, sa mère fantasmant de risque, une chanteuse de cabaret et fait se croiser les destins d’une nourrice française connaissant plusieurs langues différentes, un moine invisible ou un violoniste moscovite menacé... Il y a Vango qui tire entre tous ces morceaux parfois à des années lumières les uns des autres un fil incandescent de fougue et de passion.
                « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile ; et je danse. » (Rimbaud, exergue de Vango tome 1)


                Ainsi ai-je fini de relire les deux tomes de Vango : des heures passées sur la plage à lire sans plus pouvoir m’arrêter, me délectant avec passion des mots de Timothée de Fombelle sans plus voir le temps s’écouler.
                Et puisque les larmes sont chez moi très rares, j’ai pleuré vers le ciel des regards bouleversés mais heureux.
               
                D’un bout à l’autre du monde, d’un siècle et d’une guerre à l’autre, Timothée de Fombelle écrit une épopée historique virevoltante et bouleversante dont on ressort changé, grandi, épanoui.
                Il vous suffit de faire un pas, d’ouvrir les yeux et de vous laisser surprendre et séduire. Allez-y.

Envolez-vous.


http://www.gallimard-jeunesse.fr/Catalogue/GALLIMARD-JEUNESSE/Grand-format-litterature/Romans-Ado/Vango3
Intégrale
http://www.gallimard-jeunesse.fr/Catalogue/GALLIMARD-JEUNESSE/Grand-format-litterature/Romans-Ado/Vangohttp://bouquinsenfolie.blogspot.fr/2011/10/critique-vango-tome-2-un-prince-sans.html