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Le fougueux pays des histoires : Alma de Timothée de Fombelle


La première fois que j’ai entendu parler d’Alma, au-delà de la joie extatique qui m’habitait à l’idée d’une nouvelle grande histoire signée Timothée de Fombelle (on ne change pas une équipe qui gagne, n’est-ce pas), j’ai d’abord été gaiement étonné d’apprendre que son prochain héros serait une héroïne. Pour un auteur qui donne toujours vie à des personnages secondaires féminins hauts en couleurs – de la mystérieuse Elisha à l’envoûtante Oliå en passant par la tempétueuse Ethel et la rassurante Mademoiselle – cela annonçait une héroïne incarnée et un vent de nouveauté peut-être pas si anodin. Après Tobie, Vango, Joshua Perle… ce serait donc Alma. Alma. Un nom derrière lequel Timothée de Fombelle annonçait une épopée entre trois continents au temps du commerce triangulaire. Un nom et un synopsis qui tiraient derrière eux le parfum des embruns, la piqûre du sel, la morsure de l’océan et le vent de l’exil. Evidemment. Si Timothée de Fombelle envoyait une héroïne arpenter les lignes de son nouveau roman, c’était pour mieux renouer avec ses thèmes de prédilection : « la routine, l’exil, les grands espaces », comme il le dit dans une interview qu’il a accordée à Babelio, site pour lequel je travaille. J’avais vu juste. Non pas par un incroyable talent de perspicacité, mais car c’est bien là le talent de Timothée de Fombelle à dresser un décor et une histoire en trois mots tendus comme un cadeau. Cependant, j’étais loin de me douter des éléments qui venaient encore derrière, accrochés à ce roman comme des coquillages à la poupe d’un bateau. Le souffle de la trilogie, l’enivrant présent des contes, la farandole inattendue de personnages qui font se demander au lecteur s’il n’y a pas plutôt une poignée de héros et héroïnes à ce roman, la douleur de l’histoire réveillée par la vie, le tissu de la réalité et de l’imaginaire que mon auteur favori sort d’un placard pour nous en couvrir le temps de quelques dizaines de pages. On ne connaît jamais mieux les secrets d’une histoire qu’en s’asseyant pour l’écouter. Et celle-ci, contée par Timothée de Fombelle, m’a une fois de plus emporté. Serez-vous surpris d’apprendre qu’Alma m’a enivré et renversé le cœur et que je n’ai plus qu’une hâte, après vous avoir enjoint à le lire : pouvoir lire la suite ? Embarquez donc avec moi le temps d’une chronique et larguons les amarres vers le fougueux pays des histoires.

Le pays des histoires, c’est d’abord celui des Okos. Les Okos, c’est la douce astuce de Timothée de Fombelle dans la tempête de son histoire, de l’Histoire. C’est grâce à ce peuple fantasmé qu’il embarque le lecteur, qu’il ajoute une couche de mystère à la trilogie et qu’il lui donne une impulsion. Comme un coup de talon sur la croupe d’un cheval, le mystère des Okos que Timothée de Fombelle selle au début du roman donne l’impulsion à l’histoire pour se mettre soudain à galoper dans l’imaginaire du lecteur. Une vallée de bonheur, une dernière famille, une Alma qui va être jetée dans les chemins de l'Histoire, une paix fragile comme une toile d’araignée. Il suffit d’un souffle et de quelques chapitres et la machine est lancée.

Mais comme je l’évoquais en introduction, ce qui m’a particulièrement frappé dans ce nouveau roman, c’est sa large et fourmillante galerie de personnages qui se battent le premier rôle. Si la trilogie porte le nom d’Alma et bien qu’on voie vite l’intrigue se nouer autour d’elle comme le fruit autour de son noyau, Timothée de Fombelle nous embarque aux côté de plusieurs figures fortes et attachantes, à commencer par sa famille. Elle était certes vitale dans ses précédents romans – ses héros étaient souvent en fuite vers leur propre histoire et en quête d’une famille – elle est ici à l’origine de l’aventure et l’on suit presque tous ses membres séparément. Cela s’explique par un simple et important tour de passe-passe d’écrivain. Plutôt que de renverser la chronologie dans tous les sens à la façon de Tobie Lolness et Vango, Timothée de Fombelle remet ici les choses dans l’ordre chronologique, raconte son histoire au présent et donne ainsi un sens nouveau à sa narration. (Il en parle lui-même dans la vidéo qui sortira sur ma chaîne incessamment sous peu… !) Son histoire trouve dans cette construction une vitalité flamboyante et un enjeu puissant : le but d’Alma – rassembler sa famille semée aux quatre vents – devient celui du lecteur. Et la famille n’est pas un idéal ou un souvenir lointain rêvé par son héros mais un paradis perdu auquel on a nous-même goûté. Mais plus encore que la famille d’Alma, ce sont plusieurs personnages d’abord déconnectés de sa trajectoire qui vont faire irruption dans le roman. Joseph d’un côté, le matelot intrépide, joyeux mais mystérieux. Amélie, aussi, la fougueuse, fascinante et coriace jeune Rochelaise.
« S'il l'éteignait, maintenant, il resterait assez de lumière pour toute une vie, car deux petits feux viennent de s'allumer devant Joseph. Les yeux d'Alma. »
 Peut-être aurez-vous le sentiment, en me lisant, que Vango était déjà passé par là question fresque de personnages ébouriffante. Mais la particularité d’Alma, c’est bien la place qu’ils tiennent dans l’histoire. Tout autant héros et héroïnes les uns que les autres, leur fils narratifs respectifs se lient avec habilité et même sans flashbacks, Timothée de Fombelle surprend par la limpide complexité qu’il crée avec tout ça.


Alors oui, certains passages, notamment dans La Belle Amélie, ont légèrement égaré mon attention. Là où les pesants mystères de La Rochelle et l’envoûtante magie des Okos m’ont happé, cet impressionnant navire, lieu d’intrigues et de tensions, m’a parfois un peu plus ennuyé. Difficile de comprendre s’il s’agit d’un simple désintérêt personnel (j’ai pourtant adoré les quelques chapitres de Tous les bruits du monde qui flairaient bon le goût du sel et les histoires de pirates des Trois vies d’Antoine Anacharsis)… ou plutôt de quelques longueurs qui auraient mérité d’être élaguées pour fuser sur l’écume.

Mais cet aspect de mon point de vue reste minime, c’est le grain de poussière un peu gênant qu’on a tôt fait d’oublier tant l’ensemble est solide et brillant. Il faut reconnaître aussi que si Timothée de Fombelle revient avec Alma à une série de romans un peu plus jeunesse que ne l’étaient ses derniers grands romans (Le Livre de Perle ou Vango), ce n’est pas une raison pour dire que sa plume perd en subtilité, sa narration en tension et ses sujets en densité. Timothée de Fombelle a souvent dit que la littérature jeunesse était un défi pour lequel il faut se mettre sur la pointe des pieds, à hauteur de l’imaginaire des enfants. Il le prouve avec ce nouveau roman, qui prend place à la fin du XVIIIème siècle, en pleine traite des noirs. Le sujet du racisme toujours aussi important aujourd’hui, et malheureusement d’actualité, est ici abordé avec humilité et ambition. Il transperce l’aventure mais aussi l’écrivain qui transparaît presque derrière ses personnages, comme pour dire au lecteur qu’il a besoin d'aide à comprendre. Avec Alma, Timothée de Fombelle raconte mais n’explique pas. Il n’explique pas la cruauté. Il n’explique pas le froid calcul de ce commerce inhumain. Il se contente de glisser entre les lignes du réel une aventure gorgée de l’émotion de cette époque. Cette nouvelle aventure est tissée d’enjeux forts (l’économie, l’esclavage, le pouvoir, mais aussi la famille et le déracinement) et ils rendent plus graves que jamais certains pans de son écriture.

« Comment est-il possible que ce jour-là, un cerveau si jeune, si limpide, aux milliards de neurones si parfaitement connectés, ne pense pas un instant aux cent cinquante esclaves qui travaillent sur ses terres de Saint-Domingue, aux cinq cent cinquante captifs enfermés sur La Douce Amélie, et à tous les autres ? Comment la perte de ses parents et de ses biens, ce minuscule cataclysme, ne lui fait-elle pas ouvrir enfin les yeux sur l'immensité des drames que vivent ces hommes et ces femmes ? Sur la fin de la liberté, la fin de tout un monde ? Sur les maisons et les parents disparus par millions ? Sur tous les enfants perdus ? »

Les illustrations de François Place, toujours aussi fines, intimes et grandioses, offrent à cette épopée une envolée propre aux grandes aventures : de la légèreté, de l'ampleur et de la consistance. 

Aussi, la dernière partie du roman m'a totalement happé et je n'ai pu m'arrêter de lire qu'après la dernière ligne, les doigts usées comme la corde à force de frénétiques pages tournées et les yeux gonflés de sommeil comme les voiles d'un bateau. Le souffle court d'avoir tant voyagé, je me suis retrouvé là, un peu plus ému, un peu plus heureux, un peu plus grandi d'avoir lu ce roman dont la construction tourbillonnante et le final virtuose donnent le tournis.
On retrouve dans cette nouvelle trilogie tout le sel de l’écriture de Timothée de Fombelle. Certains schémas et astuces narratives feront échos aux plus fervents lecteurs de l’auteur qui retrouveront avec mélancolie et bonheur la plume d’un auteur dont on ne présente plus le talent. Et pourtant, le souffle de l’Histoire n’avait jamais autant habité une de ses aventures et il se renouvelle là avec éclat tout en renouant avec l’urgence et l’insouciance de ses premiers romans. Au présent, préparant une trilogie, de façon linéaire et en cavalant aux côtés d’une galerie de personnages vivants et incarnés, Timothée de Fombelle raconte. La chronologie se déroule comme une bobine de fil derrière laquelle on court pour tenter de la rattraper… et surgit en nous le plaisir que suscite d’ailleurs chacun de ses romans : le plaisir des histoires. Des histoires où enfants, pirates, villes, aventure, océan, contes et magie cavalent. Des histoires douloureuses ou virevoltantes, et peut-être même les deux. Des histoires où l’Histoire s’invite. Malheureusement. Des histoires de liberté. Des histoires devant lesquelles s’asseoir pour simplement écouter.
« Et peut-être qu'Alma et sa liberté ont raison, pense Nao en la regardant. Oui, elle sera mieux à semer sa fièvre dans les collines plutôt qu'à attendre ici. »

De 2016 à 2017 : mon retour en 7 coups de ♥

Tant qu'à revenir pour redonner un souffle de vie à ce blog, autant le faire sur un coup de tête. Se lancer tant que j'ai un peu d'élan sans réfléchir, comme commencer un mémoire, comme se mettre en colère, comme on entre dans la mer, comme on tombe amoureux.

Je sais bien que mon absence a été longue et peut-être décevante (j'espère pas trop, quand même...). Mais je vous assure que pour moi aussi. Je n'ai cessé de me dire que je devais reprendre le blog plutôt que de me couler dans ce silence. Bien sûr, ce n'était pas seulement de la paresse et de l'appréhension de devoir me relancer là-dedans. C'était aussi des doutes - en avais-je encore envie/besoin/le temps ? C'était aussi un manque de temps, dû, entre autres, à la façon dont j'ai cherché à développer ma chaîne ces derniers temps. Et quelle réussite, puisque la voilà qui a dépassé les 2000 abonnés (merci, encore. ♥) ! Pourtant, c'était aussi une profonde envie de revenir. Et je m'en rends compte à l'instant, en écrivant ces mots : je retrouve l'indicible plaisir de vous écrire par le biais de ce blog. Et avec ce plaisir renaissent la passion et l'enthousiasme des projets qui se bousculent tout à coup tout en moi. Leur fulgurance m'avait manqué. Leur vivacité revenue me fait plaisir. Alors je crois que je peux le dire, tout penaud, tout désolé, tout ému et tout heureux : me revoilà.

Pour fêter ça et reprendre les choses doucement, je vous propose de revenir sur mon année livresque 2016 et de vous parler des livres qui ont marqué cette année ! Un petit top 7 (parce que 2000 dit 7 !), ça vous dit ? ♥ Mais aujourd'hui, on ne commence qu'avec les trois derniers du top 7, parce que sinon, l'article va être vraiment très long... :)

7. L'incontournable de Nathan

Puis-je vraiment, alors qu'un livre de Timothée de Fombelle est paru cette année, faire un top de mes lectures sans y inclure cet auteur ? La réponse, bien entendu, est non.
Georgia, écrit par mon auteur préféré, illustré par le grand Benjamin Chaud et créé, composé et mis en musique par l'Ensemble Contraste, a marqué la fin de mon année 2016.
Le plus étonnant dans ce livre-disque, c'est de voir combien tout est mis au service de la musique : les illustrations (que, personnellement, j'ai trouvé assez plates et pas aussi vives que le reste du projet, bien que l'univers chaleureux et pétillant de Benjamin Chaud lui corresponde !) et le texte (dont la simple honnêteté et la surprenante tendresse servent avec humilité la mélancolie de l'histoire et des musiques) qui s'efface derrière les voix des chanteurs.
Je me suis totalement laissé transporter par l'album. Je l'ai écouté en boucle pendant des jours. Et chaque mini-concert que j'ai vu, chaque lecture musicale, que ce soit au lancement de l'album en librairie ou au SLPJ de Montreuil m'a réjoui. ♥
L'émotion des chansons et de l'histoire m'ont emporté et j'ai eu un coup de coeur pour l'ensemble de cet univers si chaleureux et plein d'espoir alors même que la plupart des musiques sont teintées de la nostalgie du passé et de l'enfance.
Pour petits et grands cœurs transis de rêves.
Et au fait, j'en ai déjà parlé rapidement sur YouTube ici !

6. Le roman à lire avec un plaid et une tasse de thé

Je vais commencer à croire que cette auteur se spécialise dans l'écriture de romans-doudous parce que c'était déjà le cas pour l'incroyable Quatre sœurs, également signé Malika Ferdjoukh.
Dans Broadway limited, on est au coeur des années 50. On suit l'histoire un peu folle de Jocelyn qui débarque en pleine nuit, à New York, dans la pension Giboulées en croyant, sur un malentendu, pouvoir y être logé. Malheureusement, il s'agit d'une pension uniquement réservée aux jeunes filles et ne saurait tolérer l'arrivée d'un garçon en ses murs. Par chance, et au cours d'une discussion délicieusement surprenante et absurde que je vous laisse découvrir, Jocelyn a dans sa valise une soupe aux asperges... "au goût d'hier et d'éternité". Le voilà donc qui s'installe au sous-sol dans la dépendance de cette pension ô combien féminine.
Jocelyn vient à New York étudier la musicologie, mais il va se retrouver embarqué par le tourbillon de ces jeunes-filles qui ont pour la plupart des rêves de grandeur à Broadway en tant que danseuses ou actrices.
Ce tourbillon a le goût d'amour, de souvenirs, d'étoiles, d'une ville tentaculaire, de la guerre qui gronde encore en Europe bien qu'elle soit terminée, de neige et de froid, de théâtre, d'aventures du quotidien, de beignets, de stars, de comédies musicales, de culture américaine, de mal de pays, d'amis et d'amies, de fêtes et de découvertes, d'études et de musique.
Les personnages sont extrêmement nombreux et entraînent, avec Jocelyn, le lecteur un peu étourdi. Mais dans cet étourdissement scintillent des étoiles, bruissent la chaleur d'une pension et les rires de jeunes filles et tonne la musique ! C'est un délicieux étourdissement que Malika Ferdjoukh nous offre avec, comme toujours, une plume magique bricolée de banal et un univers comme un cocon duquel on voudrait ne jamais plus sortir.
Pour les fans de comédies musicales, les avides de romans d'ambiance et les yeux amoureux.
Celui-ci aussi, j'en ai déjà parlé sur YouTube ici et ici !

5. La bande-dessinée à savourer comme un conte

Cette bande-dessinée me faisait envie depuis longtemps quand une personne qui m'est très chère me l'a offerte en février dernier. Je l'ai commencée innocemment, prêt à savourer un joli moment de détente et j'ai découvert un véritable et authentique bijou.
L'Homme-montagne raconte l'histoire de deux hommes-montagnes : une grande et vieille montagne (le grand-père) et son compagnon de voyage, son petit-fils, une petite et jeune montagne. Un jour, cette première, le grand-père, annonce à l'autre qu'il va s'arrêter, se poser à un endroit agréable, et rester là pour toujours, en tant que montagne. Le plus petit n'est pas d'accord et veut l'aider et l'accompagner pour un dernier voyage. Trop petit pour le porter et soutenir son grand-père pour avancer, le voilà qui part pour un voyage solitaire en quête du vent, celui qui peut soulever les montagnes.
C'est une histoire profondément touchante sur la vieillesse et le fait de grandir, sur le deuil et surtout sur la vie, sur les voyages qu'on accomplit accompagné ou seul, sur des épreuves, des défis, des réussites et des sourires. Elle est portée par un texte fin, sincère et juste. Elle est portée par une narration originale, qui renouvèle avec fraîcheur la construction de la bande-dessinée. Mais surtout par des illustrations magnifiques qui n'ont cessé de m'émerveiller. 
Pour les cœurs qui grandissent et voyagent.
Si vous voulez voir quelques images de la BD et la vidéo dans laquelle j'en ai parlé l'an dernier, c'est par ici !

 
Pour un retour, ça fait un long article mais comprenez qu'après tant d'absence, les mots se sont écoulés du bout de mes doigts comme un torrent et il a même fallu un peu juguler ce flot-là ! :-) On se retrouve très bientôt pour la suite (et la fin) de ce top 7 avec mes 4 livres préférés de 2016 ? ♥

Songe à la douceur | LE roman de la rentrée ♥




J’aurais voulu écrire cette chronique en l’agrémentant de citations bien choisies et en écoutant la playlist proposée par Clémentine Beauvais au début du livre. Malheureusement, je n’ai pas mon exemplaire à portée de main et n’ai aucune idée d’où il est… (il ne semble pas être chez mes parents, il est peut-être à Paris, ou peut-être entre les mains de quelqu’un d’autre, je suis perdu et lui aussi) Je vais donc me contenter de la seule que j’ai (et que j’avais postée sur Instagram). Quant à la musique, j’écoute « J’ai deux amours »  parce qu’il me semblait que ça allait bien avec – mais attention, chanté par Mika à l’AccorHotels Arena en mai dernier, on ne se refait pas, hein.


« Parce que leur histoire ne s’était pas achevée au bon endroit, au bon moment,
                Parce qu’ils avaient contrarié leurs sentiments,
il était écrit, me semble-t-il, qu’Eugène et Tatiana se retrouvent dix ans plus tard,
                sous terre,
dans le Meteor, ligne 14 (violet clair), un matin d’hiver. »

C’est ainsi que débute le roman (dont vous pouvez lire le début ici) et c’est ici, me semble-t-il, que tout se joue. Si on tombe amoureux de ces lignes, comme l’écrit si bien Mathilde dont l’avis est présent sur la quatrième de couverture (rien que ça !), si on tombe amoureux de ces quelques premières lignes – ou peut-être devrais-je écrire vers – alors on tombe forcément amoureux de la suite du roman.
Parce que Songe à la douceur, c’est quitte ou double. J’ai entendu de rares avis mitigés. Pour le reste, c’était soit : « je me suis ennuyé d’un bout à l’autre, ça m’est tombé des mains, je n’ai pas aimé » (rassurez-vous, j’en ai peu entendu de ceux-là), soit (ô combien de fois) : « c’est la plus belle histoire que j’ai jamais lue, je suis amoureux, j’adore, c’est brillant ». OK, j’avoue, je ne suis pas original : je suis dans la deuxième catégorie.
Et pourtant, ce n’était pas gagné ! Quand on a entendu autant d’avis différents, on part forcément sceptique, presque effrayé ; mais en même temps, on part aussi, et c’est là que j’ai été gagnant, totalement neutre. OK, d’un côté on m’a dit que c’était nul. De l’autre, on m’a dit que c’était un chef-d’œuvre. À moi d’en juger !


« il était écrit, me semble-t-il, qu’Eugène et Tatiana se retrouvent dix ans plus tard »

Songe à la douceur, c’est une histoire d’amour qui prend racine dans l’adolescence des deux protagonistes, mais ça, on le découvrira plus loin dans le roman, et qui se poursuit dix ans plus tard, alors qu’ils sont de jeunes adultes.


« Parce que leur histoire ne s’était pas achevée au bon endroit, au bon moment,

                Parce qu’ils avaient contrarié leurs sentiments »
Et cette histoire d’amour, déjà placé sous l’égide du destin (« il était écrit ») prend dès lors une teinte dramatique d’amours déchues. Ça commence sur une déception amoureuse, une jeunesse passée et des espoirs échoués.
Cette emphase de l’amour qui n’est encore que timide va pourtant se déployer dans les pages suivantes jusqu’à frôler la parodie et flirter avec la passion qui, en fait, anime tout le livre. C’est-à-dire que cette histoire d’amour s’ancre avec force dans le réel mais prend pourtant l’ampleur d’une romance passionnée qu’on a l’impression de ne trouver qu’en littérature. Si dès le début tu acceptes que cette passion sera enflammée, dévorante, passionnée, alors toi aussi tu te laisseras avaler par l’amour qui mange les pages du roman. Tu l’acceptes, tu admires la maîtrise de l’histoire et de la parodie, comme une référence à Jane Austen ou… à la littérature russe et, justement, Songe à la douceur  est une réécriture d’un roman de Pouchkine. Et pourtant, tu as beau accepter cette passion littéraire, tu te laisses prendre au jeu. De littéraire elle devient littérale. Et, toi aussi, tu tombes amoureux, d’Eugène, de Tatiana, de leur histoire, et tu y crois, férocement, tu y crois et te passionne pour leur histoire.

C’est là que réside pour moi la force du roman de Clémentine Beauvais. Dans les extrêmes. En un seul roman, parfois en un seul vers, elle glisse des extrêmes qui se repoussent mais ici s’attirent. Alors qu’Eugène et Tatiana, si différents, ne peuvent se résoudre à se séparer, les extrêmes que Clémentine Beauvais force à s’entrechoquer ne peuvent que se marier.
C’est assurément littéraire, un brin parodique et parfois exagéré, mais tu y crois et tu palpites.
C’est admirablement écrit, presque intellectuel et toujours littéraire, mais elle joue avec les mots et c’est d’une légèreté admirable.
C’est tissé de mots, ce n’est qu’une fiction, et c’est pourtant d’une justesse sans nom.
Ça a un côté passé, un côté Austen et un côté galant, mais les personnages échangent sur MSN, s’envoient des mails, se traquent sur Facebook et discutent par Skype dans un Paris contemporain du nôtre.


« Il adore se dire que le soleil un jour engloutira
Jusqu’à cet amour-là »


Parce que oui, Songe à la douceur est un roman en vers libre. C’est presque nouveau dans le paysage français, c’est original et carrément risqué, mais c’est réussi.
Clémentine Beauvais se joue de tout. De ses personnages et du lecteur oui. Mais avant tout des mots. Elle mélange les genres, passant du vers à la narration au théâtre au dialogue et mixant le tout. Elle use de tant de figures de style qui se glissent là sans même qu’on le voit se faufiler sous nos yeux. Elle joue avec les mots. Elle mélange les styles. Les coutures de son écriture, bien qu’invisibles, semblent sinueuse, complexe et élégamment composée de ramifications dont seule l’auteur a le secret.
Et malgré la difficulté du jeu et l’ambition de la démarche, c’est, comme je l’écrivais, d’une légèreté entraînante. Ce jeu est amusant. Les phrases s’ornementent d’humour. L’auteure s’immisce dans l’histoire et la narration, parlant tant avec ses personnages qu’avec le lecteur. Le tout n’est jamais trop complexe, dense et plombant. Juste efficace, entraînant et jouissif.
Ce roman a cela de l’Oulipo : l’ambition et l’amusement. Et comme l’Oulipo, l’amusante danse des mots orchestrée par l’auteure prend d’abord le dessus sur l’émotion. Et soudain, au détour d’une phrase, il y a une déchirure. Inexorablement, vous tombez dedans, sous les mots. Et vous êtes bouleversé.

Un tel jeu sur le style et l’écriture ne pourrait donner que superficialité. Et pourtant. Je l’ai écrit plus haut, Songe à la douceur est d’une justesse étonnante. C’est cette justesse mais aussi l’universalité de ces thèmes (l’amour, la passion, grandir, changer) qui en feront le succès auprès de tous les lecteurs - adolescents, jeunes adultes et adultes. Il y a une précision dans les descriptions, une précision si pointue qu’on verrait presque la vie palpiter dans les veines des personnages. Et cela en quelques mots ! En quelques vers si bien écrits que mes yeux ont brillé d’admiration devant la maîtrise du style de Clémentine Beauvais et l’évolution que semble connaître son écriture de roman en roman. Cette précision, bien évidemment, se poursuit dans les émotions des personnages. C’est plus ténu, plus subtil, et pas nécessairement décrit. Mais que ce soit dit ou glissé entre les lignes, c’est là : les personnages ressentent et ça, c’est ce qui te frappe en plein cœur quand tu lis le roman.

Clémentine Beauvais joue avec les mots, mais c’est avec passion, elle se moque de ses personnages, mais c’est avec tendresse, elle se joue du lecteur, mais c’est avec respect, elle raconte une histoire d’amour qui consume deux êtres, et c’est avec justesse.
Je m’en suis pris plein la vue et le cœur en lisant Songe à la douceur. C’est pourquoi j’ose l’écrire comme d’autres l’ont écrit, avec la plus profonde sincérité : je n’avais pas eu, depuis longtemps, un coup de cœur aussi grand et honnête pour un livre.
C’est un roman dont la richesse littéraire et émotionnelle m’ont tant bousculé qu’il est très difficile d’en parler ici en étant bref (hum, hum) et clair (je pars, je crois, un peu dans tous les sens).
C’est comme si Clémentine Beauvais s’était dit : « Dans ce roman, je vais tout mettre, tout » et qu’elle avait réussi.
C’est tellement puissant qu’elle ne pouvait terminer son histoire que comme elle l’a fait : avec passion, avec tendresse et en laissant une porte ouverte. Comme ça, le lecteur peut s’y glisser, et y mettre ce qu’il veut. Y poser la seule chose qui manque à l’histoire pour qu’elle soit parfaite : un petit fragment de lui.
C’est ce que j’ai fait.
C’est ce que d’autres ont fait.
Et c’est ce que vous ferez si vous le lisez.
Alors l’œuvre vous semblera aussi complète qu’elle doit l’être.
Et vous pourrez refermer le livre heureux mais avec une petite pointe au cœur. Et l’envie de le rouvrir. Et la peur de s’y perdre une nouvelle fois.


« Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes. »
- Baudelaire

D'autres livres de Clémentine Beauvais :
Le dernier en date, c'est génial.
Pour les plus petits : génial aussi.
Le premier que j'ai lu : ♥
L'un des premiers : étouffant et fort !
Un album... en vers !