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Songe à la douceur | LE roman de la rentrée ♥




J’aurais voulu écrire cette chronique en l’agrémentant de citations bien choisies et en écoutant la playlist proposée par Clémentine Beauvais au début du livre. Malheureusement, je n’ai pas mon exemplaire à portée de main et n’ai aucune idée d’où il est… (il ne semble pas être chez mes parents, il est peut-être à Paris, ou peut-être entre les mains de quelqu’un d’autre, je suis perdu et lui aussi) Je vais donc me contenter de la seule que j’ai (et que j’avais postée sur Instagram). Quant à la musique, j’écoute « J’ai deux amours »  parce qu’il me semblait que ça allait bien avec – mais attention, chanté par Mika à l’AccorHotels Arena en mai dernier, on ne se refait pas, hein.


« Parce que leur histoire ne s’était pas achevée au bon endroit, au bon moment,
                Parce qu’ils avaient contrarié leurs sentiments,
il était écrit, me semble-t-il, qu’Eugène et Tatiana se retrouvent dix ans plus tard,
                sous terre,
dans le Meteor, ligne 14 (violet clair), un matin d’hiver. »

C’est ainsi que débute le roman (dont vous pouvez lire le début ici) et c’est ici, me semble-t-il, que tout se joue. Si on tombe amoureux de ces lignes, comme l’écrit si bien Mathilde dont l’avis est présent sur la quatrième de couverture (rien que ça !), si on tombe amoureux de ces quelques premières lignes – ou peut-être devrais-je écrire vers – alors on tombe forcément amoureux de la suite du roman.
Parce que Songe à la douceur, c’est quitte ou double. J’ai entendu de rares avis mitigés. Pour le reste, c’était soit : « je me suis ennuyé d’un bout à l’autre, ça m’est tombé des mains, je n’ai pas aimé » (rassurez-vous, j’en ai peu entendu de ceux-là), soit (ô combien de fois) : « c’est la plus belle histoire que j’ai jamais lue, je suis amoureux, j’adore, c’est brillant ». OK, j’avoue, je ne suis pas original : je suis dans la deuxième catégorie.
Et pourtant, ce n’était pas gagné ! Quand on a entendu autant d’avis différents, on part forcément sceptique, presque effrayé ; mais en même temps, on part aussi, et c’est là que j’ai été gagnant, totalement neutre. OK, d’un côté on m’a dit que c’était nul. De l’autre, on m’a dit que c’était un chef-d’œuvre. À moi d’en juger !


« il était écrit, me semble-t-il, qu’Eugène et Tatiana se retrouvent dix ans plus tard »

Songe à la douceur, c’est une histoire d’amour qui prend racine dans l’adolescence des deux protagonistes, mais ça, on le découvrira plus loin dans le roman, et qui se poursuit dix ans plus tard, alors qu’ils sont de jeunes adultes.


« Parce que leur histoire ne s’était pas achevée au bon endroit, au bon moment,

                Parce qu’ils avaient contrarié leurs sentiments »
Et cette histoire d’amour, déjà placé sous l’égide du destin (« il était écrit ») prend dès lors une teinte dramatique d’amours déchues. Ça commence sur une déception amoureuse, une jeunesse passée et des espoirs échoués.
Cette emphase de l’amour qui n’est encore que timide va pourtant se déployer dans les pages suivantes jusqu’à frôler la parodie et flirter avec la passion qui, en fait, anime tout le livre. C’est-à-dire que cette histoire d’amour s’ancre avec force dans le réel mais prend pourtant l’ampleur d’une romance passionnée qu’on a l’impression de ne trouver qu’en littérature. Si dès le début tu acceptes que cette passion sera enflammée, dévorante, passionnée, alors toi aussi tu te laisseras avaler par l’amour qui mange les pages du roman. Tu l’acceptes, tu admires la maîtrise de l’histoire et de la parodie, comme une référence à Jane Austen ou… à la littérature russe et, justement, Songe à la douceur  est une réécriture d’un roman de Pouchkine. Et pourtant, tu as beau accepter cette passion littéraire, tu te laisses prendre au jeu. De littéraire elle devient littérale. Et, toi aussi, tu tombes amoureux, d’Eugène, de Tatiana, de leur histoire, et tu y crois, férocement, tu y crois et te passionne pour leur histoire.

C’est là que réside pour moi la force du roman de Clémentine Beauvais. Dans les extrêmes. En un seul roman, parfois en un seul vers, elle glisse des extrêmes qui se repoussent mais ici s’attirent. Alors qu’Eugène et Tatiana, si différents, ne peuvent se résoudre à se séparer, les extrêmes que Clémentine Beauvais force à s’entrechoquer ne peuvent que se marier.
C’est assurément littéraire, un brin parodique et parfois exagéré, mais tu y crois et tu palpites.
C’est admirablement écrit, presque intellectuel et toujours littéraire, mais elle joue avec les mots et c’est d’une légèreté admirable.
C’est tissé de mots, ce n’est qu’une fiction, et c’est pourtant d’une justesse sans nom.
Ça a un côté passé, un côté Austen et un côté galant, mais les personnages échangent sur MSN, s’envoient des mails, se traquent sur Facebook et discutent par Skype dans un Paris contemporain du nôtre.


« Il adore se dire que le soleil un jour engloutira
Jusqu’à cet amour-là »


Parce que oui, Songe à la douceur est un roman en vers libre. C’est presque nouveau dans le paysage français, c’est original et carrément risqué, mais c’est réussi.
Clémentine Beauvais se joue de tout. De ses personnages et du lecteur oui. Mais avant tout des mots. Elle mélange les genres, passant du vers à la narration au théâtre au dialogue et mixant le tout. Elle use de tant de figures de style qui se glissent là sans même qu’on le voit se faufiler sous nos yeux. Elle joue avec les mots. Elle mélange les styles. Les coutures de son écriture, bien qu’invisibles, semblent sinueuse, complexe et élégamment composée de ramifications dont seule l’auteur a le secret.
Et malgré la difficulté du jeu et l’ambition de la démarche, c’est, comme je l’écrivais, d’une légèreté entraînante. Ce jeu est amusant. Les phrases s’ornementent d’humour. L’auteure s’immisce dans l’histoire et la narration, parlant tant avec ses personnages qu’avec le lecteur. Le tout n’est jamais trop complexe, dense et plombant. Juste efficace, entraînant et jouissif.
Ce roman a cela de l’Oulipo : l’ambition et l’amusement. Et comme l’Oulipo, l’amusante danse des mots orchestrée par l’auteure prend d’abord le dessus sur l’émotion. Et soudain, au détour d’une phrase, il y a une déchirure. Inexorablement, vous tombez dedans, sous les mots. Et vous êtes bouleversé.

Un tel jeu sur le style et l’écriture ne pourrait donner que superficialité. Et pourtant. Je l’ai écrit plus haut, Songe à la douceur est d’une justesse étonnante. C’est cette justesse mais aussi l’universalité de ces thèmes (l’amour, la passion, grandir, changer) qui en feront le succès auprès de tous les lecteurs - adolescents, jeunes adultes et adultes. Il y a une précision dans les descriptions, une précision si pointue qu’on verrait presque la vie palpiter dans les veines des personnages. Et cela en quelques mots ! En quelques vers si bien écrits que mes yeux ont brillé d’admiration devant la maîtrise du style de Clémentine Beauvais et l’évolution que semble connaître son écriture de roman en roman. Cette précision, bien évidemment, se poursuit dans les émotions des personnages. C’est plus ténu, plus subtil, et pas nécessairement décrit. Mais que ce soit dit ou glissé entre les lignes, c’est là : les personnages ressentent et ça, c’est ce qui te frappe en plein cœur quand tu lis le roman.

Clémentine Beauvais joue avec les mots, mais c’est avec passion, elle se moque de ses personnages, mais c’est avec tendresse, elle se joue du lecteur, mais c’est avec respect, elle raconte une histoire d’amour qui consume deux êtres, et c’est avec justesse.
Je m’en suis pris plein la vue et le cœur en lisant Songe à la douceur. C’est pourquoi j’ose l’écrire comme d’autres l’ont écrit, avec la plus profonde sincérité : je n’avais pas eu, depuis longtemps, un coup de cœur aussi grand et honnête pour un livre.
C’est un roman dont la richesse littéraire et émotionnelle m’ont tant bousculé qu’il est très difficile d’en parler ici en étant bref (hum, hum) et clair (je pars, je crois, un peu dans tous les sens).
C’est comme si Clémentine Beauvais s’était dit : « Dans ce roman, je vais tout mettre, tout » et qu’elle avait réussi.
C’est tellement puissant qu’elle ne pouvait terminer son histoire que comme elle l’a fait : avec passion, avec tendresse et en laissant une porte ouverte. Comme ça, le lecteur peut s’y glisser, et y mettre ce qu’il veut. Y poser la seule chose qui manque à l’histoire pour qu’elle soit parfaite : un petit fragment de lui.
C’est ce que j’ai fait.
C’est ce que d’autres ont fait.
Et c’est ce que vous ferez si vous le lisez.
Alors l’œuvre vous semblera aussi complète qu’elle doit l’être.
Et vous pourrez refermer le livre heureux mais avec une petite pointe au cœur. Et l’envie de le rouvrir. Et la peur de s’y perdre une nouvelle fois.


« Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes. »
- Baudelaire

D'autres livres de Clémentine Beauvais :
Le dernier en date, c'est génial.
Pour les plus petits : génial aussi.
Le premier que j'ai lu : ♥
L'un des premiers : étouffant et fort !
Un album... en vers !

On est tous un peu dysfonctionnels


"Même avec une chose que tout le monde croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux."
On a tous, au fond de nous, cette envie d'être fonctionnels. Non ?
On est tous, pourtant, un peu dysfonctionnels.
C'est un livre pour le dire.
Et ça marche drôlement bien.
On en reparlera... OK ?

Dans le désordre



                Dans le désordre de la vie, je cherche le temps de vous écrire. J’essaye de grappiller quelques minutes ici et là pour vous déposer quelques mots au creux des yeux. La semaine est bientôt terminée, et il y aura sans doute une nouvelle vidéo publiée dimanche. Mais qu’importe, j’ai pris en 2016 la bonne résolution de publier au moins un article par semaine. Je n’échouerai pas dès les premiers jours.

                Dans le désordre de la vie, je cherche le temps d’écrire.  D’autres cherchent juste le temps de vivre. Le temps de lire, le temps d’écrire, le temps d’aimer, tout ça, c’est du temps volé, écrivait Pennac. Le temps de vivre aussi. Peut-être. Dans le désordre c’est un roman réaliste, un roman-souffle, un roman social, un roman bouleversant, un roman d’amour, un roman de vie. Mais si là vous deviez vous arrêter de lire cette chronique et ne savoir qu’une chose, c’est que ce roman essentiel raconte l’histoire de sept personnages qui, dans le désordre d’aujourd’hui, dans la fureur et la passion, volent le temps de vivre.

« Au début, Jeanne a envie de visser les écouteurs sur ses oreilles, s’envoler dans les cris qui niquent le blizzard, lui rappellent que l’ennui est un crime, la vie un casse du siècle, un putain de piment rouge. »

                Il faudra commencer par dire ça : Marion Brunet, au détour d’une page, de deux phrases, place son roman sous le signe, la musique, les mots, la lumière vacillante de Fauve. C’est discret, seuls ceux qui les écoutent ont pu voir ça. Mais Fauve – et Dans le désordre – c’est ça : un cri, des mots parfois crachés. C’est dur, brut et parfois un peu déprimant. Mais c’est aussi la passion, la fureur de vivre, l’espoir, un espoir ardent, et l’amour, un amour dévorant. Il ne faudra pas l’oublier.


                Je vous parle de vol, d’émotions bouleversantes, de fureur, d’ardeur, d’amour dévastateur, de passion qui vibre sous l’encre. Et pourtant, les premiers mots qui me sont venus en lisant le rman, c’est le calme, la douceur. Ce ne sont pas les personnages, ni leur histoire, ni les sentiments, ni l’essence du roman. C’est la forme. Il y a quelque chose de plus réservé dans l’expression, comme si Marion Brunet prenait plus le temps de raconter ses personnages. Le style s’est affûté au fil des romans, il est devenu plus littéraire, plus fin, mieux ciselé. L’auteure en a aujourd’hui une maîtrise remarquable qui lui permet une grande justesse.

                Parce que la justesse est inscrite au plus profond du roman comme les lignes de nos mains. C’est comme une veine qui le nourrit, comme une rivière qui s’y déverse, comme une vague qui le caresse. Dans le désordre, comme je l’écrivais plus haut, a cette vérité de tous les jours, cette vérité du coin de la rue qui en fait un « roman social ». Dans le désordre parle de nous, mais surtout des autres, le roman parle  des villes, du pays, de la société, l’histoire parle de peuple, de classes, d’inégalité, d’injustice, de colère, Dans le désordre parle de marge, de frontière, de laissés pour compte, de différents. Il dresse un portrait lucide, assez amer, parfois dérangeant, un peu douloureux, de la société. C’est dur, difficile, ça remue et ça griffe notre existence plutôt tranquille. Mais c’est un portrait incisif, qui frappe pile au bon endroit, là, ce point fragile et vulnérable de vous qui ferme les yeux souvent, et les ouvre parfois avec douleur.

                 Mais ce serait un peu triste peut-être, un peu trop dur, ce serait même plat et assourdissant de lire un roman qui ne serait que ça. L’intérêt même du roman, sa force et sa puissance, c’est qu’il est à double tranchant.
« Une vie différente implique aussi un monde différent. Par quoi commencer, en premier ? A l’envers et dans le désordre, elle pense, et ça la fait sourire, comme le désordre de son cœur, qui prend une place dingue, presque toute, dès que Basile la frôle. » 
                Les sept personnages se sont trouvés un peu par hasard, les voilà réunis avec leurs cicatrices et leurs écorchures. Un peu bancals, un peu blizzards dirait Fauve. Mais sincères, furieusement sincères.

                Plus que la société, c’est eux que Marion Brunet raconte. Elle raconte leurs vies, leurs failles, leurs espoirs, leurs amours, leurs espoirs, leurs désirs, leur foi, leur envie, leur force, leur puissance, leurs peurs, leurs déceptions, leurs erreurs, leurs conquêtes, leurs batailles, leur vie. Le portrait est juste, touchant, sensible. Avec une tendresse et un instinct protecteur poignants, l’auteure saisit par petites touches réalistes et délicates chacun des humains qu’elle place sur cette scène qui craque, grince et tangue.

                C’est un peu ça finalement, que Marion Brunet fabrique : le carrousel, le théâtre poussiéreux, bancal mais vif et indomptable de nos existences. 
               Devant nos yeux : le portrait saisissant et craquelé d’un monde qui est nôtre et qu’on embrasse, même ses cicatrices.
                Derrière, dans nos entrailles : des braises qui crépitent et n’attendent qu’un mot.

 « Il y a de la vie dans les livres, tu sais » dit le père de Jeanne à sa fille, dans le cocon d’une forêt solitaire – le leur.
            Et Dans le désordre déborde de vie.
                Ils sont là : aujourd’hui, le monde, la société, sept personnages vivants et furieux, nos villes et notre pays, nos colères et nos amours, les failles, les blessures et l’espoir.
                Ils sont là, avec humilité, avec justesse, avec foi, avec profondeur, avec densité, avec puissance, avec douceur, avec les mots et avec nous. Nous.

                Dans le désordre est un roman brut et cassé. Qui dit qu’il est parmi nous des vivants en colère. Mais dans la colère on peut aimer. Il ne faudra pas l’oublier. Ne pas oublier d’aimer.
                Dans le désordre est un roman-souffle. Un souffle furieux, littéraire, coupé, craché, doux. Le souffle qu’on prend avant de frapper, celui qu’on prend pour crier, celui qui nourrit un baiser, le souffle qui rugit dans le désordre des  battements de nos cœurs.

 « Avec ce slogan au milieu des vagues – une phrase que Jeanne fait sienne, qu’ils font leur :
JE HAIS INFINIMENT
PARCE QUE J’AIME SANS RESERVE
En elle, une joie sublime éclate au point de la faire trembler.
Je suis chez moi. Je suis chez moi. »

 Dans le désordre, Marion Brunet, Sarbacane, collection Exprim', 15€50, 256 pages

Gagnez 100 000 canards !


Sarbacane et moi vous offrons, à l'occasion de cette semaine spéciale couacesque et délirante, 1 exemplaire du nouveau roman de Thomas Carreras: 100 000 canards par un doux soir d'orage !

Pour participer, suivez le mode d'emploi !
  • Aimez la page Facebook du blog, suivez mon compte Twitter ou abonnez-vous à ma newsletter (voir en bas du blog).
  • Partagez le concours sur un réseau social/blog et copiez le lien direct (qui ne mène pas sur votre profil mais directement vers le partage).
  • Un certain nombre de COUAC (ou dérivés: couaaac, couacesque, etc.) se sont cachés dans les articles du blog depuis lundi (9 Février), celui-ci inclus -et les exemples cités comptent. Retrouvez-les ! Le gagnant sera tiré au sort parmi ceux qui auront trouvé la bonne réponse ou sera le plus proche du bon nombre !
  • Remportez des chances supplémentaires: +1 si vous remplissez 2 conditions (citées au début du mode d'emploi), +2 si vous en remplissez 3, +1 si vous faites 2 partages, +2 si vous en faites 3
  • Il ne vous reste plus qu'à remplir le formulaire ci-dessous !
Conditions de participation:
  • Le concours est ouvert à la France métropolitaine uniquement
  • Une seule participation par personne
  • Le concours se déroule du 14 Février (11h, heure de Paris) au 28 Février (11h, heure de Paris)
  • Les coordonnées stipulées dans le formulaire ne seront utilisées que si vous gagnez
  • Sarbacane se chargera de l'envoi du roman; il ne sont, ni moi, en aucun cas responsable de toute perte ou endommagement du colis par la poste


    Thomas Carreras: l'interview ! #2

     

    COUAAAC. Les canards s'excitent, Thomas Carreras est de retour pour une interview ... post-lecture du roman ! Je vous laisse la découvrir ... et n'hésitez pas à revenir en arrière sur le blog pour découvrir ma chronique de 50 cents, et surtout celle de 100 000 canards !
    Attention, un ou deux spoilers possibles dans cette interview !

    Le roman s'ouvre sur une dédicace à une personne qui semble t'avoir donné l'idée de 100 000 canards… c'est le cas ? Tu nous racontes ?
    Ouaip. Tout a commencé avec Gary Larson, un comédien américain. C’est lui qui a inventé l’anatidaephobie (la peur d’être observé par un canard) dans les années ’70/’80. Il y a trois ans, avec un pote, on déconnait sur Internet et on est bêtement tombé sur le mot sur Wikipédia. On était tellement mort de rire qu’on a passé la semaine à chercher d’autres mots, comme l’hippopotomonstrosesquipedaliophobie (la peur des mots longs), ou la peur des nains de jardins à brouette, la peur des pingouins, la peur du chiffre 666… et puis moi, de mon côté, je me disais « Nomdidiou, faut trop que j’écrive un truc là-dessus. »

    Comment a évolué la construction du roman jusqu'à être scindé en 2 parties ?
    Ça a pris du temps pour se mettre en place. Pendant un long moment j’étais juste focalisé sur ce qui allait arriver à Ginger. Je me disais que je pouvais écrire une sorte de Shutter Island avec des canards ; le twist serait que Ginger n’était pas folle, et ça se terminerait avec sa mort. Mais ça faisait un peu abrupt comme façon de terminer un roman – et puis la mort du narrateur en fin d’histoire, ça n’a rien d’original. Par contre, la mort du narrateur en milieu de bouquin… Alors je me suis mis à réfléchir à ce qui se passerait si les canards envahissaient Merrywaters. Le thriller s’est lentement transformé en film apocalyptique type zombie. Je pouvais pas bâcler le truc, parce que j’étais conscient que la première partie était assez puissante, et personne n’a envie de terminer un roman sur un anti-climax. Le seul moyen de faire, c’était de pousser encore plus loin, et de briser encore plus de règles.

    Qu'est-ce qui t'a donné envie d'adopter une narration différente, beaucoup plus scindée et plus riche en points de vue ? Est-ce que ça a été difficile ?
    J’adore explorer différentes techniques de narration. C’est très très fun. Pour moi, si tu fais la même chose pour chaque histoire, t’écris simplement le même bouquin. Je voulais essayer quelque chose que j’avais pas pu faire avec 50 cents. Et passer d’un personnage à un autre, c’est un régal. Ça permet de diversifier le ton de l’histoire, de créer du suspense, de mieux comprendre les personnages, et de décrire l’action de manière différente, aussi. Bien sûr c’était un peu casse-tête de tout emboîter dans un ordre logique, mais le vrai challenge était plutôt de trouver une voix propre à chaque perso. Faut juste être patient – et prendre beaucoup de douches. 

    Est-ce que ça a été un défi d'adopter, dans ta première partie, le point de vue d'un personnage féminin à la première personne ?
    Pas vraiment. Ginger, elle a beaucoup de mes manies. C’est le personnage le plus « autobiographique » que j’ai eu à écrire. Elle a aussi des traits de caractère d’amis très proches. Ce qui fait que je la connais sur le bout des doigts. Je sais absolument tout d’elle. Je sais qu’elle préfère écouter les enregistrements live de morceaux de musique, au lieu de la version studio. Je sais que quand elle prend un escalator, elle se retourne pour voir le sol s’éloigner d’elle. Je connais ses plus grands rêves, et je connais ses plus grandes peurs. Ça, c’était vital pour réussir sa partie. Quand t’as un personnage comme Ginger, un peu loufoque mais qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, et que tu la fais sombrer dans la folie, il faut que sa manière de craquer soit différente de celle de madame-tout-le-monde… mais tout de même réaliste et familière. À côté de ça, la question garçon/fille, c’est pas compliqué. 

    Et d'adopter le point de vue de groupes (très) connus ?
    Ça c’était trop drôle. Dans le cas de Mick Jagger ou des Village People j’y réfléchissais pas trop, j’écrivais juste toutes les conneries qui me passaient par la tête. Stevie Wonder, c’était autre chose. Je suis un grand, grand fan de Stevie. J’écoute ses chansons quasiment tous les jours. Il y a un truc dans son funk qui me donne des frissons. C’est ce funk que j’avais envie de retranscrire dans le roman. Mon Stevie est (probablement) très différent du vrai. Pour me préparer j’ai juste regardé une ou deux interviews pour voir un peu comment il parle, comment il bouge, histoire d’avoir une bonne image mentale, c’est tout. 

    T'es-tu, ou l'éditeur l'a-t-il fait, imposé des limites à ne pas dépasser... bien que tu sois quand même allé très loin ? (âmes sensibles s'abstenir ... et je ne plaisante qu'à moitié !)
    Ouais, on a eu pas mal de discussions là-dessus. Pour certains détails, Tibo avait peur que ça fasse too much, que je perde le lecteur pour quelque chose de bête. Alors j’ai un peu lissé certains personnages. Originellement on découvrait qu’Andrew avait des tendances pédophiles, et qu’il gardait un œil sur Eileene. Ça ne menait à rien, mais ça lui donnait un côté plus sombre. L’humour de Ian a beaucoup changé aussi. C’était le type le plus dépressif que tu puisses imaginer. Je le trouvais hilarant, mais Tibo disait que l’humour était de mauvais goût, alors bon, je lui ai fait confiance. Virgin, c’est encore autre chose. Techniquement j’ai rien changé à son personnage, je l’ai juste camouflé. Tu sais comment il meurt ? Le pyrodactyle le brûle, oui, mais c’est Eileene qui l’achève, avec sa propre épée. Je décrivais précisément la scène, mais vu que c’était très glauque on s’est contenté de semer des indices dans la narration d’Eileene. Même sans Tibo, il y a certains trucs que je ne me suis pas autorisé. Notamment du côté sexe. Ginger aurait pu coucher avec l’un des membres de Heavy Whale – Virgin ou Nino Del Alberta – ce qui aurait compliqué la situation avec Malcolm. Lady Quackinston & Alligator Jim, c’était une possibilité aussi. Mais surtout, faut voir les canards. Dans la réalité ils ont une vie sexuelle absolument horrifiante, basé sur le viol brutal de la femelle. Tu savais que le pénis d’un canard fait en moyenne 20 centimètres ? Il est en forme de tire-bouchon, parfois strié de petites pointes (pour détruire les traces de sperme rival). La femelle a un vagin en tire-bouchon aussi, sauf dans l’autre sens, pour rendre les tentatives de viol plus difficiles. Il faut à peine une fraction de seconde à un canard pour bander, ce qui fait que son érection ressemble à une explosion, suivie de son éjaculation immédiate. Et il y a couramment des actes de nécrophilie homosexuelle au sein de la communauté anatidé. Sans déconner. Donc tu vois, tu peux inventer ce que tu veux, la réalité sera toujours plus terrifiante que la fiction. J’ai préféré ne pas aborder cet aspect là dans le roman, pas avec un public jeunes adultes. Même si ç’aurait été drôle de voir Mick Jagger se faire violer par un canard. Imagine les possibilités avec le Canardzilla.

    Et la petite question bonus: As-tu des informations que nous n'aurions pas quant au complot que préparent les canards dans notre dos ?
    Haha ! Garde juste l’œil ouvert, on ne sait jamais.

    Si cette interview vous laisse sur votre faim ... relisez celle d'avant-hier, et vous pouvez poser vos propres questions à Thomas Carreras !

    100 000 canards par un doux soir d'orage ...


    Do you remember ? Cette chronique il y a bientôt 2 ans (WHAAAAAT ?! 2 ans ?!) que j’avais publiée sur le blog à propos de 50 cents ! Je l’avais commencé de manière bien plus agressive que ça (se pourrait-il que je sois devenu gentil, calme et posé ?) et avec plus de vigueuuuur ! La vigueur est plus tenue (j’insiste sur le mot tenue, comme un chien tenu en laisse pour ne pas qu’il vous morde), mais bel et bien présente parce que mon enthousiasme est certain … Oui oui oui mesdames et messieurs, ladies and gentlemen, Thomas Carreras is baaaaaack COUAC ! Il est de retour, pour vous jouer un mauvais tour … Le revoilà (depuis janvier en fait mais on n’insistera pas sur mon retard) avec un nouveau roman intitulé : 100 000 canards par un doux soir d’orage.

    Oui, plus bizarre
    plus déjanté
    plus fou
    plus WHAT THE FUCK COUAC que 50 cents
    c’est possible !
    Et c’est exactement de CA que je vais vous parler ! Ou comment Thomas Carreras met en scène et assume un univers totalement déjanté en l’alliant à des qualités littéraires, cinématographiques (dans un roman, avouez que c’est fort) et couacesques folles et grandiooooooooooses ! (L’enthousiasme c’est mignon, mais je vais faire attention à ne pas m’envoler comme un canard moi, hein, restons posés et ne vous effrayons pas). Je disais donc : folles et grandioses ! (et oui, ne vous inquiétez pas, je vais argumenter !)


    Commençons par poser les choses : Ginger, globetrotteuse américaine de 19 ans, pointe le bout de son nez à Merrywaters, le trou le plus paumé de l’Angleterre que vous pouvez imaginer, pour un énorme festival de musique (pas si paumé que ça le coin) et se fait engager dans un pub en tant que serveuse. Elle se lie d’amitié avec la fille du patron un peu effrayant et donc sœur du barman plutôt type armoire à glace (la froideur avec), fait la connaissance du grand-père muet et mystérieux de celle-ci et commence à s’amuser dans ce coin sans histoire … Sans histoire ? S’amuser ? Ah ça, c’était sans compter sur la subite anatidaephobia de Ginger.

    (c) Sarbacane
    Quoi vous ne savez pas ce que c’est que l’anatidaephobia ? Ouvrez votre dictionnaire alors ! (ou regardez l’image, puisque je suis devenu gentil, calme et posé)
    A partir de là, les canards deviennent carrément flippants, l’ouvrage plutôt sombre et angoissant et … bah je n’en dis pas plus. Hé hé hé sadisme volontaire ? Bien sûr que non (a). C’est juste que la quatrième de couverture s’arrête si justement là que j’aimerais bien que vous soyez aussi surpris que je l’ai été !

    Brefouille, les amis, pourquoi faut-il ABSOLUMENT lire ce livre ? (et 50 cents, cela va de soi)
    D’abord parce que toute cette première partie est bien écrite et son auteur (19 ans seulement, don’t forget) dépeint avec précision et profondeur son ambiance plutôt rigolote et sympathique puis carrément sombre et angoissante. J’ai trouvé le personnage de Ginger super bien construit, très attachant car Thomas Carreras (qui a je trouve encore gagné en finesse et contrastes) la sculpte par petites touches, la découvre un peu plus à chaque chapitre. Ah Ginger, quelle incroyable personne et … non, je m’arrête là.

    Ensuite parce que ce roman n’en devient pas pour autant un « simple » roman d’angoisse et d’horreur. Bien que ça aurait tout aussi bien pu être génial (regardez La gueule du loup de Marion Brunet : quelle claque !). Mais c’est là un style totalement différent, ne nous égarons pas. En fait, Thomas Carreras maîtrise avec talent une multitude de registres qui sont tous d’une incroyable richesse : l’angoisse oui, la peur, le stress, le crescendo de ces frémissements … mais aussi l’action (of course !), l’humour (toujours !), l’amour (un peu, et c’est chou !), le drame (jamais trop, toujours bien équilibré et surtout touchant : un peu de douceur dans ce monde de brutes), et ça continue, même si là sont les principaux !

    Le cinéma aussi ! Parlons-en ! Le style de Thomas Carreras en est très proche. Plus encore que la dernière fois, il multiplie les points de vue, les alterne, fait des focales sur tel ou tel personnage, prend du recul, tient son histoire, sa construction, son scénario ( !), avec une maîtrise certaine et passionne le lecteur par cette construction savante et bien ficelée. Mais bien plus encore, il assume ce parti pris, place des références, les utilise à foison jusqu’à se moquer des séries et du 7è art. Le personnage d’Eileene, fan de Walking Dead* et autres séries de zombie, reprend la construction et les clichés de tous les films et séries qu’elle regarde pour les aider dans leur propre histoire.

    Et enfin, cet univers déjanté, excentrique et complètement insolite charme pour son originalité incontestable, amuse par ses idées folles mais excitantes et fascine par sa profusion et son infinie richesse. Les canards ont des dents acérés, sont « naturellement » armés, les stars deviennent des personnages du livres et se ridiculisent plus ou moins, les militaires se déguisent en canard, etc. C’est totalement assumé, tant et si bien que l’on en viendrait à y croire … Quand on referme le livre, on souffle un coup, sonné, on regarde sous son lit s’il n’y a pas de canard puis on éteint la lumière pour essayer de dormir … COUAC C’est déjanté, osé, et même carrément accepté par le lecteur !
     

    Je pense qu’il n’y a pas besoin d’épiloguer, surtout que j’ai réussi à vous tenir jusqu’ici (en tout cas pour ceux qui sont restés ! MERCI ! COUAC). Ne retenez qu’une chose : lisez les romans de Thomas Carreras et en l’occurrence 100 000 canards par un doux soir d’orage.

    Vous allez flipper
    Vous allez adorer ça
    Vous allez rire
    Vous allez halluciner
    Vous allez vous attacher aux personnages
    Vous allez en rire
    Vous allez stresser pour eux
    Vous allez pester contre l’auteur (COUAC !)
    Vous allez vous enthousiasmer pour tout ça
    Vous allez rire encore et encore et
    vous allez vous dire mais WHAT THE COUAC ?
    Bref, volez … euh courez en librairie !

    Ils domineront le moooonde ...

    * Attention, cette chronique contient du placement de produit.