Dans la gueule du monde


232 pages - 15€50

Il y a Mathilde et Lou. Deux amies de toujours, 18 ans, le bac est passé, réussi, fini le stress, le lycée, les devoirs. Voilà l’été et son lot de promesses, de rêves et d’aventures. Entre l’hier du lycée, et le demain de la fac, elles s’offrent un voyage à l’autre bout du monde. L’autre bout du monde c’est l’autre hémisphère, kilomètres, avion, distance. Madagascar. L’autre bout du monde c’est l’autre culture, différences, chocs, climat tropical.
« Voilà. C’est comme ça qu’elles sont arrivées là, toutes les deux, en maillot sur une pirogue à balancier, au milieu d’un lagon de pub pour gel douche. »
Il y a Mathilde et Lou. Seules dans ce lagon de pub pour gel douche, elles plongent, se baignent, lézardent au soleil. Le roman s’ouvre sur ce tableau idyllique qu’on envie, qui fait rêver. Il y a aussi ce garçon, cet homme aux dents de nuage et de soleil. Légèreté et ivresse de la fête, éclat et brillance de l’inconnu séduisant. Un amour sans réel lendemain, terne, pas vraiment attachant mais la promesse d’amusement. Le point de repère qui reviendra, plus tard,  comme l’espoir rassurant d’un avenir meilleur.

Et la toile parfaite se craquelle. Il y a Mathilde. Et Lou. Mathilde naïve, aventureuse, rêveuse, fougueuse, enflammée. Lou bien plus terre-à-terre, enracinée dans ses habitudes et son confort français, responsable, fidèle, se laisse emporter par cette amie survoltée. Les caractères se frottent, crépitent et des disputes brillent en étincelles. Alors elles partent. Quittent le lagon pour la grande ville.
« Les grandes villes charrient tant de vies que celles-ci en deviennent insignifiantes. »
Le décor change, passe d’une case rustique à un hôtel plus proche du confort européen qui manque à Lou. Plutôt que l’eau et la nature, les immeubles et les caniveaux. Plutôt que le calme de ce lagon et les simples sons de la faune, les cris, les bruits des voitures et de la ville. Plutôt que l’isolement et la solitude, ou presque, la foule, la masse, la misère.
D’images en images, Marion Brunet peint un décor africain de moins en moins rassurant. Il y a Mathilde et Lou. Dans l’eau claire. Dans la ville et la pauvreté. Dans un train bondé. Dans la jungle étouffante. Dans la nuit. L’obscurité. Les ombres gagnent petit à petit, à chaque étape, l’environnement de ces deux adolescentes un peu naïves, encore un peu enfants. Le lecteur avec elles s’enfonce dans cette aventure qui devient inquiétante … puis carrément angoissante.
Dès lors que les deux jeunes filles se retrouvent prises malgré elles dans cette spirale dangereuse et terrifiante, où elles sont les proies et se rapprochent rapidement du centre de cette, le lecteur peut dire adieu à sa tranquillité. Les « Et si ? » l’inondent…
Et si elles n’avaient pas voulu aider ? Et si elles n’avaient pas parlé à la jeune femme ? Et si elles n’avaient pas été à cette soirée ? Et si elles ne s’étaient pas baladées aussi loin en ville ? Et si elles étaient restées dans le « lagon de pub pour gel douche » ?
Malheureusement c’est trop tard. Et on ne peut pas revenir en arrière. Parce qu’à l’instar d’une vie, celles des personnages de Marion Brunet se trouvent soudainement emportées dans un terrible tourbillon qui ne les épargne pas … et n’épargne pas ce lecteur, lui-même déchiré entre sa profonde angoisse et son envie captivante de connaître la suite de cette histoire, l’espoir que la fin sera heureuse…

Bien sûr, il n’y a pas que cette habile construction des décors qui est l’incarnation atmosphérique de ce thriller africain. Il n’y a pas non plus que ce rythme prenant, crescendo, poignant. Non, il n’y a pas que ces deux éléments pourtant décisifs, essentiels et puissants.
Ce qui fait la profondeur du roman, le talent de Marion Brunet et l’émotion de l’histoire, c’est la façon dont l’auteur développe la psychologie de ses personnages : leurs tempéraments justes et vifs, leurs désirs, leurs peurs, leur évolution.
Il y a Mathilde. Lou. L’une et l’autre et l’une en l’autre. Elles se heurent l’une à l’autre, leurs aspérités ne collent pas toujours et des heurts sont créés par le choc des deux. Mais à force de se cogner, l’une et l’autre, à force de se cogner entre elles ou à la vie ou aux péripéties de ce voyage plongeant dans l’obscurité humaine, elles se fondent ensemble. Elles se fondent une histoire. Elles se fondent l’une dans l’autre.
Elles se fondent un passé, des erreurs, une aventure, la peur, la terreur, une expérience, des cicatrices. Un socle un peu sombre, un peu branlant, qui les a précipitées rapidement dans l’âge adulte, mais un socle quand même. Parce qu’un jour, il  faut accepter de grandir.
Elles se fondent ensemble, vieille amitié à laquelle s’accrocher. Qui s’intensifie. C’est plus facile à deux, moins effrayant ensemble.
Et elles en ressortiront toutes trois. Mathilde. Lou. Leur amitié. Plus fortes. Grandies.
Marion Brunet rentre en elles avec une simplicité et une intensité déconcertantes. Elle fouille ses personnages et en sort un portrait assez cru mais touchant, et juste, de l’adolescence. Qui, lui-même, s’insinue dans le lecteur. Et l’émeut, profondément.

Fascinant et inquiétant portrait d’un  Madagascar décor d’un thriller psychologique poignant et angoissant, juste et touchante histoire d’amitié, profonde entrée dans l’adolescence, sensible mais brusque et sombre passage à l’âge adulte ; La gueule du loup est un roman remarquable qui entraîne le lecteur dans ce tsunami émotionnel adroitement maîtrisé par un style acéré et sincère.
Après ce tsunami, il ne restera que deux corps tentant péniblement, aveuglément, de se relever et les décombres tranchants et perdus d’une enfance en morceaux ; mais se reflétant dans ces fragments d’êtres brisés, la vaste lumière du monde, la promesse d’un nouveau départ, l’espoir. L’avenir se dessinant avec douceur à l’horizon.

2 commentaires:

Boom a dit…

J'ai vraiment hâte de me lancer dedans, c'est ma prochaine lecture :)

Antonia a dit…

Ta chronique est magnifique... C'est exactement ce que j'ai ressenti!

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