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De la dystopie et de ses défis



                Récemment, se substituant à la vague vampirique engendrée par Twilight, c’est le genre de la dystopie qui, suite au succès mondial de Hunger Games, a connu un véritable essor dans le monde éditorial de la littérature jeunesse et adolescente. Loin de trouver une fin à son succès, le genre a tout de même tendance à s’essouffler et s’éloigne parfois de son existence première : la critique, par l’imagination d’une société oppressive, de notre monde actuel. Voici une sélection de romans dystopiques qui m’ont plus ou moins séduit et touché.

                Si vous êtes tentés par l’anglais, vous pouvez vous procurer le recueil de nouvelles dystopiques Shards and Ashes auquel ont participé de nombreux auteurs américains, notamment Veronica Roth (Divergent), Kami Garcia (Sublimes créatures), Margaret Stohl (idem), … c’est de cette dernière, la seule, pour l’instant, que j’ai lue, dont je souhaite vous parler. Je l’ai lue en fin d’année scolaire pour l’intégrer à mon dossier de littérature étrangère sur la dystopie. J’ai retrouvé avec plaisir le style poétique de Margaret Stohl qui, avec sa vivacité et son ton virevoltant, se marie parfaitement avec cette fougueuse histoire… Elle imagine une société où la science a créé un collier que chaque Homme a en sa possession et qui détermine sa durée de vie. Il perd une perle à chaque émotion, sensation forte. Cela permet d’éviter les cambriolages, le crime, certains accidents, etc. Le personnage principal, une jeune femme, vit une existence calme, la préservant au maximum de toute émotion trop forte. Cela lui garantit une longue vie. Mais que vaut une longue, plate et ennuyante vie face à une courte mais intense ? Une riche et touchante leçon de vie contée à merveille par cette auteure talentueuse.

                En outre, il existe de nombreuses séries parfois séries différentes qui valent plus ou moins le coup.
                Je vous avais déjà parlé, à sa sortie, du premier tome des Chemins de poussière de Moira Young. Le second, Sombre Eden, qui déjà ne me convainquait pas par sa couverture, m’a déçu. J’avais été séduit par l’étrange alchimie que suscitait le style de Moira Young – la voix de son personnage – véritablement unique, poétique, libre, sauvage. J’avais adoré son univers, entre apocalypse et fantastique. Mais ce second tome m’a semblé flou, lointain. Je n’ai pas retrouvé la beauté du style, ni ma fascination pour cet univers. L’histoire m’a plu, emporté ; mais les personnages sont moins attachants, voire peu approfondis, et le roman plat, sans réelle originalité. Je reste curieux de lire la suite qui, j’espère, rehaussera le niveau.

                Je vous avais déjà parlé, aussi, des deux premiers tomes de la trilogie La Sélection de Kiera Cass. J’attendais impatiemment le dernier et je guettais chaque jour la boîte aux lettres. Si bien que la version originale que j’avais précommandée (édition Barnes & Noble dédicacée avec poster et scènes coupées) est arrivée avant. Tout heureux et excité que j’étais, je l’ai donc lu en anglais. Je n’ai eu aucun problème à le lire, car le style de Kiera Cass est relativement simple. En outre, j’ai donc jeté quelques coups d’œil à la traduction et je l’ai trouvée parfois mauvaise. La dernière phrase par exemple qui, en anglais, est belle et émouvante, est, en français, lourde et perd toute sa beauté. Je conçois la difficulté de ce travail mais j’ai été choqué … Toujours est-il que pour revenir au roman, il était captivant et, comme la trilogie entière, s’est lu d’une traite tant l’alchimie est intense. L’intrigue de ce troisième tome se répète et a tendance à s’allonger un peu trop, les personnages sont parfois peu approfondis voire incohérents, elle tire beaucoup de pistes (notamment du côté des rebelles) qu’elle laisse finalement en plan. Mais les personnages sont attachants, j’ai notamment beaucoup aimé qu’elle développe un peu la psychologie de Céleste, on tomberait presque amoureux d’eux (Maxon …), l’univers est original. Et, surtout, le livre ne perd pas une seule fois son alchimie inégalable. On se passionne avec une facilité déconcertante pour cette intrigue très girly : le château luxueux, le prince charmant … de quoi faire retourner dans nos rêves d’enfants désirant une vie comme un conte de fée. Finalement, le dénouement était assez prévisible, mais non moins intense, riche en surprises et très émouvant. Certains ont critiqué l’ouverture – relative – de cette fin, moi je la trouve logique, parfaite. Cette trilogie raconte l’histoire de la Sélection, aussi est-ce logique que cela s’arrête à la fin de la Sélection et que l’auteure ne continue pas l’histoire de Maxon/Aspen (je ne spoilerai pas !) et America. J’ai aimé la façon dont la vie du couple s’ouvre sur un champ de possibles larges et prometteur sans pour autant tout raconter … les meilleurs contes finalement, ne posent pas une fin heureuse, mais l’espoir. C’est infiniment plus saisissant.
               
                Du côté français, mais toujours dans la collection R, c’est Carina Rozenfeld qui a su me séduire avec son dernier dyptique (dont le second tome sort à l’automne) : La symphonie des abysses. Prenant la forme de 4 histoires (deux dans le premier tome, deux dans le second) sur différents personnages dont les destins se croisent, elle met en place un monde – une île paradisiaque en forme d’anneau – oppressant … de diverses manières. Dans le premier tome, elle raconte l’histoire d’une jeune fille vivant dans un village où toute forme de musique est prohibée et celle de deux amoureux qui n’ont pas encore atteint la majorité, qui sera alors pour eux le moment de choisir s’ils seront un homme ou une femme. J’ai trouvé la première très poétique, porté par le style de Carina Rozenfeld lui-même animé d’un souffle vif et céleste, mais prévisible et moins poignante que la seconde. Celle-ci met en place deux personnages attachants et très émouvants qui doivent affronter un passage dans leur vie, un changement décisif, fondamental qui pourrait chambouler leurs existences. Par la même occasion, l’auteure propose une réflexion profonde et intéressante sur l’identité sexuelle et l’homosexualité. L’amour connaît-il les barrières du sexe et de l’apparence ? N’est-il pas un sentiment bien plus profond et universel ? Comme des contes racontés au creux de notre oreille avec la musicalité des mots,  La symphonie des abysses est une dystopie unique et touchante qui promet un second tome bouleversant.

                Enfin, j’ai eu un coup de cœur pour une saga dystopique américaine : La mafia du chocolat, signée Gabrielle Zevin. Deux tomes seulement sont parus en France, et j’attends impatiemment la parution du troisième – et dernier – tome. Dans le monde imaginé par Gabrielle Zevin, le chocolat est devenu un produit interdit. Anya Balanchine descend d’un producteur illégal de chocolat, à la tête d’une mafia vendant, au marché noir, ce chocolat. C’est l’histoire de cette adolescente qui a une famille à protéger, un passé avec lequel se battre, puisqu’elle essaye de s’en détacher, c’est l’histoire de son amour impossible avec le fils d’un homme puissant, son ennemi (ou pas ?), l’histoire de son adolescence, elle qui devient femme plus tôt qu’elle n’aurait dû l’être, de son amitié avec une autre fille de son âge un peu perdue, l’histoire de son voyage dans un autre pays sur les traces du chocolat, de son passé, de son avenir, l’histoire de sa tendre amitié avec un autre garçon, si attachant … Beaucoup d’intrigues se mêlent, mettant en jeu beaucoup de thèmes différents, portant sur le monde - le commerce, le chocolat - comme la vie - la famille, l’amour, l’amitié qui font qu’on met notre vie en danger pour ces valeurs que nous prônons, défendons, ces valeurs pour lesquelles nous sommes. Le style de Gabrielle Zevin est riche et captivant, il enlève le lecteur à son quotidien et au monde qui l’entoure pour l’emporter des années plus tard, dans ce monde futuriste fascinant et dangereux. Ses personnages sont attachants, forts et vivants. La mafia du chocolat est une série passionnante, acérée et dangereuse qui vous embarquera dans un univers prenant et galvanisant. A lire à tout prix … en savourant le plaisir d’une tablette de chocolat.

                Bien que s’essoufflant, parfois très répétitive, la dystopie a encore quelques beaux jours devant elles et regorge de promesses enthousiasmantes. Encore faut-il qu’elle continue à se renouveler, à innover et à proposer des histoires audacieuses, captivantes et surprenantes. Sans doute les histoires qui mêlent les imaginaires, comme Les chemins de poussière, La symphonie des abysses ou Never sky, sont-elles les plus prometteuses.

Quand la vie nous fait mal



Oui, la vie peut faire mal … mais cela, on le sait tous, et peu importe notre âge. Pourtant, j’espère que vous le savez sans l’avoir vécu directement. Sans avoir eu à affronter ce que la vie a de pire à donner. Bien sûr cela arrivera, et c’est aussi cela qui nous construit et nous oblige à nous relever, après être tombés. C’est ainsi que nous acquérons notre force. Mais parfois les coups sont trop tôt arrivés, ou trop durs à encaisser, ou bien trop nombreux. Et alors, à moins que nous ne soyons véritablement plus puissants que la normale et si nous n’avons personne pour nous servir de pilier, l’effondrement est bien trop proche pour l’ignorer et malheureusement trop menaçant.

Ce thème, la douleur, le chagrin, la souffrance, revient beaucoup dans la littérature pour adolescents …  n’allons cependant pas en déduire que les adolescents n’aiment que les romans tristes (tout de même !) ou –pire- aiment souffrir (nous ne sommes pas masochistes !). Cependant, s’ils ont un penchant pour le tragique et le tourbillon d’émotions, c’est bien parce qu’ils aiment ressentir et ont besoin, en effet, de se construire.

Après tout, ne dit-on pas que les enfants ont besoin de lire des livres, voir des films, des spectacles qui leur font peur ? N’est-ce pas cela qui leur permet de découvrir cette émotion, l’expérimenter, l’apprivoiser et comprendre aussi que le monde n’est pas tout doux et gentil ? Il leur faut apprendre à se méfier (un peu), être prudents (toujours) tout en sachant apprécier ce frisson, pas méchant, qui nous prend dans une situation de danger, tant que celui-ci n’est pas trop important !
Et moi je suis persuadé qu’à l’adolescence, et peut-être même après -mais qu’en sais-je moi qui n’ai encore que 17 ans ?-, on a aussi se besoin de ressentir et de découvrir. Je qualifie souvent un livre de coup de cœur parce qu’il m’a bouleversé, chamboulé, renversé, traversé de part en part. Quand je lis un livre, pour y trouver du plaisir j’ai besoin d’être ému : en joie aussi, bien sûr, rire, m’attacher, aimer, mais lorsqu’un roman est capable de m’amener là, dans l’équilibre précaire du bord d’un précipice de larmes, c’est qu’il est extraordinaire.

Voici donc quelques romans qui viennent bousculer le lecteur, qui m’ont plu –ou pas– mais qui sont en tout cas tous empreint d’une puissance émotionnelle parfois dévastatrice.

collection Exprim' - 224p - 14€90
Prenez Bloc de haine, la dernière parution de la collection  Exprim’ (Sarbacane). Voyez ce titre évocateur, laissant déjà une idée de ce qu’il désigne. Attardez-vous un peu sur cette couverture choc, le visage durci par les deux couleurs qui le composent et cette omniprésence de trois uniques couleurs justement. Enfin ouvrez-le et laissez-vous emporter …
Pour être honnête, j’ai justement eu du mal avec ce roman, tant il était provocateur. Le personnage principal, Alex, est incarcéré pour homicide et c’est son histoire qu’on suit, celle de son passé, celle de son présent, les deux entremêlées pour construire son futur. Et c’est sa voix qu’on entend. La voix d’un meurtrier. La voix d’un homophobe et surtout la voix d’un raciste. Car c’est là la cause de son acte et le moteur de toute sa rage, incontrôlable, mystérieuse aussi.
Je me rends bien compte que tout l’enjeu du roman est là … et si ce roman bouscule, c’est notamment, selon moi, par l’enjeu littéraire qui apparaît : peut-on faire d’un personnage à priori détestable le héros d’un roman ? Le défi de l’auteur alors, c’est que le lecteur s’y attache … et ça marche. Parfois.
En outre, le récit est très bien mené, le style maîtrisé bien que quelques fois vraiment vulgaire et le livre se lit très facilement et rapidement. Je n’ai pas eu trop de mal à y entrer et il a su me captiver jusqu’au bout … et jusqu’à une fin néanmoins très belle qui ouvre ce destin tragique sur mille et une possibilités que l’auteur laisse au lecteur le soin de développer.
Un roman captivant qui arrive à  relever de grands enjeux … je reste quand même indécis, sans pour autant nier que c’est un livre qui, une fois de plus, prouve que la collection Exprim’ sait faire de la littérature adolescente une vraie littérature ; innovatrice, percutante, originale.

collection Emotions - 306p - 13€
Il arrive justement que de tels tons tragiques et assumés ne fonctionnent pas très bien. Alors que pour Bloc de haine le ton, l’histoire, le personnage dérangeaient mais allaient au bout d’un véritable défi, j’ai eu plus de mal encore avec Ecoute battre mon cœur. Bien qu’une fois de plus j’ai été captivé, j’ai eu du mal en effet, pas à m’attacher aux personnages, mais à trouver l’histoire réellement crédible.
L’auteur en effet joue la carte tragique à fond, jusqu’au bout. Après tout c’est un roman de la collection Emotions chez Flammarion … et l’émotion ici, c’est la passion. Autant dire que Nathalie Le Gendre s’y est tenue et de ce point de vue là on ne lui reprochera pas. Puisqu’une passion aveugle, pousse à tout faire pour l’assouvir, alors les conséquences pourront en être que graves, voire tragiques … mais cela ne va-t-il pas trop loin ? Les choses m’ont parfois semblées exacerbées. Le lecteur est servi en fugues, accidents, disputes, amour fusionnel, crises de folie. Au bout d’un moment, c’est trop.
Néanmoins, j’ai lu le roman avec une réelle envie d’aller jusqu’au bout, les personnages étant attachants, le style porteur, l’histoire vraiment captivante mais surtout, la passion dévorante. L’auteur transmet un réel amour pour la musique qu’on ne peut que partager, surtout si comme moi on est pianiste et adepte de musique en général.
Me voilà donc encore une fois indécis entre les enjeux difficilement relevés, la passion exacerbée et pourtant l’attention toute entière consacrée à cette histoire.

(VO) Barrington Stoke - 80p - 9€
Puisqu’on parle de passion et de tragédie, alors parlons de Falling de Cat Clarke, cette auteure qui a tendance à aller vers ces thèmes-là durs et percutants. Le suicide dans Confusion et Revanche, le harcèlement moral dans ce dernier, l’homophobie aussi … et dans Falling ce sont ces thèmes qui apparaissent plus ou moins différemment.
C’est l’histoire d’Anna. Anna un peu perdue. Elle aime Cam, c’est genre, le mec parfait. Mais elle l’a trompé. Et il y a Tilly, sa meilleure amie, lesbienne, qu’elle tient à caser. A voir heureuse quoi. Puisque c’est son amie. Mais ce soir-là, une soirée organisée par Cam, tout est bouleversé.
De révélation en retournement de situation, le lecteur va dans une spirale qui commence en fin d’après-midi, dans le cadre idyllique et paisible, à peine orageux (métaphoriquement, le temps lui est parfait) de la propriété de ce petit copain … et s’achève au cœur de la soirée, alors que de l’alcool a été bu, des mots prononcés, des larmes versées, des pensées tournées et retournées dans les têtes et les tourments subis. Les personnages s’égarent en eux-mêmes. Et malheureusement, le cadre n’est pas là pour les aider.
Cat Clarke dresse un décor qui semble devenir de plus en plus angoissant. On a l’impression de voir la musique devenir nuisance sonore, les ados, les amis une foule compacte infranchissable et dangereuse, la maison un lieu de tous dangers.
C’est vraiment cette image que je retiens de ce texte anglais court mais puissant : une spirale. De mot en mot on s’enfonce dans les tourments des personnages qui deviennent nôtres.
Comment devient-on adulte ? Comment arrive-t-on à surmonter les épreuves que nous oppose la vie ? Comment comprend-on qui on est et qui on aime ? Comment se dépêtrer de toutes ces questions, comprendre quand on se ment à soi-même, accepter et vivre avec cela ? Comment faire quand c’est trop tard ? C’est toutes ces questions que Cat Clarke pose avec justesse, force plutôt que délicatesse, émotion plutôt que discrétion et avec talent, c’est indéniable.
Un véritable coup de poing coup de que ce morceau brut de sentiments, mais aussi de souffrance, d’amour et de vie.

Enfin, j’aimerais conclure sur le coup de de mon mois d’Avril, sur une ouverture à d’autres thèmes, sur ce roman qui paraît inoffensif … avant d’exploser en vous.
collection R - 384p  18€90
Lucides est une histoire dans laquelle on a pourtant un peu de mal à entrer pour certains au bout d’une cinquantaine de pages ce n’est toujours pas ça, pour d’autres, comme moi, il ne faut qu’un chapitre ou deux. Il faut dire que c’est déroutant. Il y a Maggie, actrice, avec un père décédé, une mère pas toujours très présente et une petite sœur à laquelle elle tient plus que tout. Et dans les rêves de Maggie comme  Sloane est dans ceux de Maggie, il y a Sloane. Une étudiante intelligente, vierge, peut-être bientôt amoureuse, avec une famille complète bien que les liens soient parfois difficiles à entretenir, et deux meilleurs amis … dont l’un est décédé.
On suit avec beaucoup de plaisir les histoires de ces deux personnages tous deux intensément attachants. J’ai regretté quelques facilités d’intrigues ou quelques clichés mais je suis resté pantois devant la richesse du style, l’extrême intensité transmise par un vocabulaire tout aussi étendu chez un auteur que chez l’autre et donc admirablement transmis par un traducteur talentueux … et alors que l’intrigue progresse on commence à entasser les questions dans un coin de notre esprit et l’issue crédible ou du moins satisfaisante pour le lecteur semble impossible. On parle du nœud d’une intrigue … et celui-ci est véritablement bien noué !
Et alors vient la fin. Viennent les 150 dernières pages. Vient la perte du lecteur dans son esprit, sa lecture, l’intrigue, ses certitudes. Vient son immersion totale dans l’état d’esprit des personnages. Vient l’émotion … vient l’impression de devenir fou.
Jamais, non jamais et je pèse mes mots, je n’avais ressenti quelque chose de semblable pour un roman. Jamais je ne m’étais senti à ce point embarqué dans l’esprit des protagonistes. Il ne s’agit alors plus d’identification, d’attachement, d’échos à notre propre vie … non, il s’agit d’utiliser l’écriture comme le meilleur des outils, comme une arme pour perdre le lecteur tout en le manipulant pour l’emmener exactement là où on souhaite. Et j’adore. J’adore que les mots aient pu avoir un tel pouvoir, j’adore que ressentir cela ait pu être possible.
Tout simplement, j’adore que ce roman m’ait à ce point surpris sur une fin époustouflante, juste, touchante et véritablement réussie. Le début aurait pu être encore plus intriguant, car en garder trop pour la fin, on perd quelques lecteurs, mais ce final est tellement intense que je ressors profondément conquis par cette lecture aux questionnements infinis.

Peut-être en effet les rêves sont-ils le Salut, quand on ne trouve même plus dans son propre univers la force de vivre, d’avancer. Peut-être a-t-on besoin d’un soutien, et puisque celui-ci n’est pas, il faut le trouver loin, quitte à ce que cela soit un inconnu … ou plus ?
Le monde des rêves regorge de secrets et de mystères que les deux auteurs ont su éclairer sur des zones d’ombres encore trop peu inexploitées en littérature. C’est réussi. C’est époustouflant. Et c’est fascinant.

Alors n’oubliez jamais cela. Puisque la vie a son lot de chagrins, plus ou moins importants à nous opposer, aimez, soyez entourées de personnes bienveillantes et, dans la nuit de votre esprit ou dans les livres : rêvez.

Noire humanité, passion, coups de ♥

  

Parce que les livres ne sont pas faits pour nous ménager.
Parce que les livres sont faits pour nous remuer, nous toucher, nous bouleverser.
Parce qu’il y a certains livres qui se penchent sur l’humanité, sur la vie, sur l’amour … pour en déceler les plus infimes parts d’ombres. Et le lecteur n’est pas épargné.
"A quoi bon lire si les livres sont juste des miroirs ? Surtout quand les miroirs ne renvoient pas la lumière mais l'obscurité ?" - Stéphane Servant
Bien sûr, il y a d’autres romans qu’on lit pour se détendre, ou pour passer un bon moment de légèreté.
Bien sûr il y a des romans qui mettent en avant le bonheur, les petites choses de la vie qui font sourire, rire, aimer. Ils sont parfois aussi très touchants, très plaisants et des coups de cœur. Il me semble cependant qu’il y en a des plus durs, qui sont bien plus marquants et souvent les meilleurs. 
  
Comment traiter en tant qu’auteur d’un sujet aussi vaste et complexe que nous-même : l’humain ?
Comme ne pas se rater, être à côté de la plaque et être dans le faux ? C’est à ce défi que se sont confrontés trois écrivains dont je souhaite parler aujourd’hui … trois écrivains qui ont incontestablement réussi leur coup puisque j’en ressors avec 3 coups de ♥.

Vous rappelez-vous de Cat Clarke et son bouleversant, son extraordinaire Revanche ? Un roman très juste et qui m’a marqué très profondément sur l’amitié, l’amour, l’homosexualité, le suicide, la vengeance. C’est par un premier roman, Confusion, que j’ai découvert l’auteure. Un roman publié en 2012 et lu en début d’année … un roman que je n’avais toujours pas chroniqué, mais qui mérite une petite place sur mon blog parce que, bien que loin d’être, selon moi, aussi puissant que RevancheConfusion reste un moment de lecture fort et surprenant.

J’avais été pris de curiosité dès l’annonce de la sortie du roman dans la Collection R.
C’est l’histoire de Grace. Grace est enfermée dans une pièce blanche et n’a que des feuilles et un crayon pour écrire. Alors elle écrit. Elle tisse avec ses mots, d’un chapitre à l’autre, son histoire. Elle tisse celle-ci en deux grandes toiles ; cette étrange existence dans la pièce blanche et celle qui l’a précédée, sa vraie vie avant qu’elle ne se retrouve ici, prisonnière d’un garçon mystérieux. Ses deux toiles se distinguent. Il y a celle noire et sombre de son histoire. Il y a la blancheur de sa nouvelle histoire qui s’écrit d’elle-même à chaque jour d’interrogations supplémentaire, il y a la blancheur d’une mémoire vierge. Une blancheur qui ne demande qu’à être obscurcie. Qui ne demande qu’à se lier progressivement par des fils venant percer çà et là la toile précédente. Pour, enfin, comprendre. 
Confusion ne m’a pas autant marqué que ce à quoi je m’attendais. Il n’en reste cependant pas moins un roman poignant au style direct, franc, cassant, aux personnages touchants, à l’histoire bien menée, bien construite, épatante et, à son extrémité, lorsque les deux toiles s’interpénètrent dans une lourde obscurité, prodigieux.
Cat Clarke peint là la fresque brisée d’une adolescence perdue. Dans un ouragan d’émotions, ses personnages s’accrochent pour rester la tête hors de l’eau, pour respirer, pour ne pas sombrer. Ses personnages s’accrochent pour ne pas se perdre dans la noirceur humaine.

Cat Clarke s’inscrit donc dans ce thème avec une puissance certaine, se penchant sur l’adolescence et toutes ses falaises d’où il est facile de tomber. Elle joue avec les sentiments du lecteur pour le bouleverser.


Ce n’est pourtant pas de la même façon que procède Jean-Claude Mourlevat.
Jean-Claude Mourlevat, on le connaissait pour ses histoires douces et hivernales. Pour ses contes racontés une nuit neigeuse à la lueur d’un feu. On le connaissait comme petit marchand de rêves, avec sa Rivière à l’envers, sa Terrienne, son superbe Chagrin du roi mort. Aussi surprend-il tous ses lecteurs, et nouveaux lecteurs, avec son dernier petit né des éditions Gallimard Jeunesse : Silhouette (collection Scripto).

Avec 10 nouvelles, il dresse là le tableau grinçant de notre humanité.
10 nouvelles pour construire sans mensonge et sans timidité le portrait de notre obscurité.

Les sentiments.
Regret douleur  larmes peur mensonge silence erreur passé chagrin malheur jalousie. Humiliation culpabilité vengeance angoisse regrets stupeur manque oubli. Solitude.
Les personnages.
Attachants malhonnêtes séduisants repoussants forts vivants sombres ou lumineux imparfaits justes.
Les chutes.
La chute.

Ce recueil est d’une intelligence et d’un talent incroyables. A chacun de ces petits moments de lectures qui s’écoulent si vite qu’on n’a pas le temps de voir le coup venir on se prend un véritable choc. Renvoyés aux coins les plus sombres, aux angoisses les plus profondes, aux craintes les plus terribles de notre humanité, on tremble, on s’émeut, on s’accroche au livre.
Dérangeant, cassant, grinçant, tranchant, acerbe, amer, Silhouette remue plus qu’on n’aurait pu l’imaginer et avec une plume magistrale, Jean-Claude Mourlevat conclue son recueil sur un retournement de situation fascinant. La dernière nouvelle en elle-même est une chute renversante qui vient boucler de façon épatante le recueil.
L’auteur signe là un ouvrage extraordinaire, prouvant que, comme le roman, il maîtrise le genre de la nouvelle sans aucun défaut.

Lecture commune à l'ombre du grand arbre
On en parle aussi chez Mollat, Pépita, Carole, Céline




Mais pour moi, le véritable centre de cette chronique, le livre dont je souhaitais le plus parler, l’ultime coup de cœur de ce billet et de mon mois de décembre ; c’est Le cœur des louves de Stéphane Servant.
J’ai découvert ce roman de façons un peu dispersée, ici et là … avant de le redécouvrir au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil 2013 sur le stand du Rouergue, en conférence avec le charmant Stéphane Servant, ou en compagnie de mon cousin, ou par le juke-box ados … ce livre m’a appelé.
Alors j’ai succombé à l’appel.
Un appel de louve qui a su me séduire. Me toucher.

Stéphane Servant est un conteur. Pas un romancier, non, un conteur. Comme une nuit profonde au cœur d’une montagne, comme auprès d’un feu, comme sous les étoiles, il nous raconte une histoire qui lui vient d’une imagination fascinante, d’un cœur vibrant d’émotion, et de légendes empreintes de mystères. Il y a comme une voix rocailleuse et chaude qui souffle dans notre oreille pour nous y glisser l’histoire de Célia. L’histoire de Célia et Alice. L’histoire de Célia, de sa mère, de son père Arthur, l’histoire d’Alice, d’Andréas, de Paul, l’histoire de Tina, d’Armand, de Thomas, de Marcus, de Catherine. L’histoire de ces destinées liées, de ses fils noués. L’histoire de l’Homme, de l’animal, l’histoire de femmes et de louves.

Là, près de la baraque en pierre taillée, dans la nuit parée de givre, Célia pousse son cri de louve, et ce cri c'est aussi celui de Tina, et peut-être même celui de Catherine. Et celui d'Alice. C'est le cri, le hurlement, la plainte de ces femmes qui sont en-dehors du monde parce que les hommes leur ont refusé le droit d'aller librement dans le monde. C'est la rage, la colère, la peur, les pleurs, le trop-plein de vie et les ombres de la mort, un mystère insondable qui n'en finit pas de résonner ce soir-là. Il retentit ce soir-là et bien d'autres soirs encore sur le flanc escarpé de cette montagne sans cesse giflée par le vent du nord. Le cri des jeunes louves.
Dans un roman enchanteur, au style envoûtant, Stéphane Servant fait naître de ses doigts les arabesques magnifiques d’une œuvre fabuleuse. Un roman où s’enroulent toute les aspérités de l’humanité ; l’amour, la rage, le chagrin, les erreurs, les chutes.
La passion.

Une œuvre oui. Une œuvre où il y a par-dessus tout la vie.
Une œuvre qui secoue, palpite, marque.
Une œuvre.
Mais aussi Kik, Céline, Carole

Le coeur des louves en musique ... ?

Montreuil 2013 - 3 auteurs adorables ♥