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Les Hautes Lumières


En 2015
Décrochez les Hautes Lumières




Courez à travers ciel et sautez à pieds joints dans les flaques sinistres des chagrins et de la vie.
Voyez dans les nuages les tempêtes qui vous attendent, mais aussi celles qui sont passées et dont vous vous êtes relevés.
Entendez les branches crisser et crier, les feuilles tomber et voler, le vent hurler et murmurer.
Dessinez, écrivez, créez, criez, exprimez-vous, ne vous taisez jamais, laissez parler votre âme.
Faites comme ce texte, soyez sincères, même si c'est doux, même si c'est maladroit, même si c'est difficile.
Dans Belle gueule de bois, c'est difficile. Mais c'est sombre, incisif, fort, bouleversant. C'est les mots entre les dents et le crayon noir qui trace la vie avec fièvre. C'est d'une sombre et crissante beauté.





Retrouvez le très bel et juste avis de Pépita.
Les difficiles mots forts de Kik.
Notre sélection sur la relation père-fils à l'ombre du grand arbre.

Je veux vivre.



Je veux vivre. Tel est le cri poussé par le personnage du roman du même nom, écrit par Jenny Downham. Je veux vivre, s’exclame Tessa de toutes ses forces. Les moindres forces qu’il lui reste. 

« Je voudrais une grande salle sombre où l’on peut à peine bouger tant les corps se frôlent. Je veux entendre un millier de chanson avec le son à plein tube. Je veux danser si vite que mes cheveux repoussent et que je me prenne les pieds dedans. Je veux que ma voix retentisse assez fort pour couvrir le rythme lancinant des basses. Je veux avoir trop chaud et croquer des glaçons pour me rafraîchir. » 

Mais là est le problème. Tessa a une pneumonie. Tessa va bientôt mourir. Tessa pourra s’accrocher à la vie tant qu’elle veut, elle mourra.

Je n’ai pas tant aimé le livre que je ne l’aurais cru. Que je ne l’ai espéré. Je l’ai trouvé trop déprimé et déprimant. Alors oui les personnages désespérés c’est normal, alors oui l’intrigue est fracassante. Mais je ne peux m’empêcher de le comparer à Nos étoiles contraires que j’ai lu à peu d’intervalle de Je veux vivre. Le roman de John Green est si lumineux, les dialogues sonnent si juste, l’histoire d’amour est si touchante. Je veux vivre est beaucoup plus sombre, plus cassant, plus désespéré. Trop ? Je veux vivre m’a semblé parfois, sous la voix de Tessa, un peu maladroit. L’histoire d’amour évidente. Comme chez John Green bien sûr, mais ici plus. Alors : Nos étoiles contraires trop parfait ? Je veux vivre trop sombre ? Peu importe au final, l’un et l’autre sont justes et bouleversants.

Il n’empêche. Repenser au roman, en reparler, c’est remuer mes souvenirs. Et ce que je garde est positif. Un attachement profond pour l’adorable Adam dont elle est amoureuse. Une famille qui devient un peu la nôtre, qu’on aimerait consoler. Une amie un peu agaçante. Mais une amie qui, malgré une Tessa malade, veut vivre aussi. Alors peut-être est-elle un peu égoïste. Mais elle aussi a ce besoin de se fracasser contre l’existence. Et elle aura, elle aussi, besoin d’une amie.
Tessa enfin, on s’y attache. Malgré ses défauts, malgré sa fureur. Sa colère. Parce qu’elle veut vivre, et ça on le comprend. 
« Je ne suis pas encore prête. Je veux regarder le gros nuage qui fonce sur le soleil. Je veux voir le ciel virer du gris au noir. Le vent va se lever, et toutes les feuilles se décrocher des arbres. Je veux courir derrière elles. Et faire des centaines de vœux. »
Donc finalement on s’y accroche. On s’accroche à Tessa. Elle s’accroche à la vie. On ne veut pas voir ce qui est. Elle veut éviter l’inévitable. C’est tragique. C’est réel. 
Et quand la fin, comme elle ne pouvait être autrement, tombe, alors on est encore là. Et on a la gorge lourde de larmes qui nous font nous sentir vivants.

Alors moi aussi. Moi aussi
je veux vivre. 
Je veux sentir l’herbe, la neige, la pierre, le sable sous mes pieds. Entendre frotter, caresser, crisser, glisser, craquer. Je veux goûter les légumes, les fruits, les friandises, les viandes. Goûter à la vie. Goûter au soleil, à l’été et sa chaleur, goûter à l’hiver, au froid et au feu de cheminée, au chocolat chaud. Goûter aux larmes, aux déceptions et aux chagrins, mais aux joies, aux plaisirs, au bonheur. Je veux voir le bleu du ciel, le rouge des flammes, l’orange du soleil couchant, le blanc des nuages, le vert de la nature. Je veux voir les beautés du monde et les voir et voir et voir jusqu’à n’en plus pouvoir. Et je veux vivre. Je veux être là, être là pour exister, pour mes amis, pour ma famille. Je veux danser, crier, sauter, hurler, courir, tomber et me relever, je veux aimer. Je veux être aimé. Je veux avoir un seul nom sur les lèvres, un seul visage dans mon esprit, une main dans la mienne, quelqu’un dans mes bras, un regard dans le mien.

Et c’est ce cri, cette volonté qui vient du fond du cœur, que perpétuent un bon nombre de romans. Qu’ils soient bons ou mauvais.

C’est le cri de Juliette, 15 ans. Juliette en montagne un été. Juliette sur un canoë. Juliette qui rencontre un jeune homme un peu mystérieux, mais séduisant. C’est l’histoire de leur rencontre. L’histoire … de leur histoire. C’est l’histoire des voyages qui forment la jeunesse, des premières fois, d’une entrée dans la vie. Une histoire décevante pour ma part, un peu ennuyante, inaccessible malgré un style qui coule et roule avec douceur. Mais c’est cette histoire-là.
« J’entends, dans un souffle, l’enfance passer, et ses murmures dans mon cou me parcourir le corps. Des mots pour voguer sur la voie lactée qui s’allume au-dessus de nos têtes. Je ne connais pas ce silence, après la furie de nos doigts tremblants et gauches, nos souffles redevenus réguliers, et cette larme sur ma joue. »

C’est le cri de Tamara. Jeune étudiante qui retrouve Belgrade et son pays détruit. Son pays rendu méconnaissable par la guerre. Un cri violent, cassé et frappant. Un peu dur. Un peu trop pour moi, un peu trop d’écart entre ce cri et moi. Mais une envie quand même. Qui se traduit par une passion. Une passion dévorante, une passion qui avait été frustrée. Une passion qui pourrait bien les consumer.

C’est le cri de Molly. Le cri de ces étudiants noirs, le cri de tous ces noirs qui ont subi la ségrégation. Un cri qu’Annelise Heurtier retranscrit avec beaucoup de force, de justesse, avec un petit peu de trop de recul, pas assez d’émotion parfois, mais un cri quand même. Celui universel de ces discriminés qui cherchent juste à vivre comme tout le monde. Vivre, est-ce trop demander ?
« Le cœur de Molly se mit à battre la chamade. Ils avaient beau faire partie de quelque chose de grand, de juste, quelque chose qui les dépassait, il n'en restait pas moins que, maintenant, c'était à eux seuls de se lancer. A eux de le vivre. »

Et enfin, c’est le cri, bien que timide, de Gaspard Corbin. Ce héros de la trilogie écrite par Stéphane Daniel. Un cri en forme de rire. Un style débordant d’humour et de coins où s’esclaffer. Beaucoup beaucoup de références parfois assommantes pour qui ne les connaît pas. Mais un adolescent. Un adolescent qui, dans un tome supplémentaire toujours aussi frais et hilarant mais qui, peut-être, s’essouffle un peu avec l’apparition d’un nouveau personnage féminin et l’espoir détruit du bon fonctionnement d’une relation à distance. Un cri en forme de rire d’un adolescent qui se lance dans la vie.

 Alors cet article est peut-être un cri lui aussi, un cri un peu larmoyant, mais sincère. Vivez. C’est tout ce que je dirai pour finir. Vivez de tout votre être, parce que c’est pour cela que nous existons.

Noire humanité, passion, coups de ♥

  

Parce que les livres ne sont pas faits pour nous ménager.
Parce que les livres sont faits pour nous remuer, nous toucher, nous bouleverser.
Parce qu’il y a certains livres qui se penchent sur l’humanité, sur la vie, sur l’amour … pour en déceler les plus infimes parts d’ombres. Et le lecteur n’est pas épargné.
"A quoi bon lire si les livres sont juste des miroirs ? Surtout quand les miroirs ne renvoient pas la lumière mais l'obscurité ?" - Stéphane Servant
Bien sûr, il y a d’autres romans qu’on lit pour se détendre, ou pour passer un bon moment de légèreté.
Bien sûr il y a des romans qui mettent en avant le bonheur, les petites choses de la vie qui font sourire, rire, aimer. Ils sont parfois aussi très touchants, très plaisants et des coups de cœur. Il me semble cependant qu’il y en a des plus durs, qui sont bien plus marquants et souvent les meilleurs. 
  
Comment traiter en tant qu’auteur d’un sujet aussi vaste et complexe que nous-même : l’humain ?
Comme ne pas se rater, être à côté de la plaque et être dans le faux ? C’est à ce défi que se sont confrontés trois écrivains dont je souhaite parler aujourd’hui … trois écrivains qui ont incontestablement réussi leur coup puisque j’en ressors avec 3 coups de ♥.

Vous rappelez-vous de Cat Clarke et son bouleversant, son extraordinaire Revanche ? Un roman très juste et qui m’a marqué très profondément sur l’amitié, l’amour, l’homosexualité, le suicide, la vengeance. C’est par un premier roman, Confusion, que j’ai découvert l’auteure. Un roman publié en 2012 et lu en début d’année … un roman que je n’avais toujours pas chroniqué, mais qui mérite une petite place sur mon blog parce que, bien que loin d’être, selon moi, aussi puissant que RevancheConfusion reste un moment de lecture fort et surprenant.

J’avais été pris de curiosité dès l’annonce de la sortie du roman dans la Collection R.
C’est l’histoire de Grace. Grace est enfermée dans une pièce blanche et n’a que des feuilles et un crayon pour écrire. Alors elle écrit. Elle tisse avec ses mots, d’un chapitre à l’autre, son histoire. Elle tisse celle-ci en deux grandes toiles ; cette étrange existence dans la pièce blanche et celle qui l’a précédée, sa vraie vie avant qu’elle ne se retrouve ici, prisonnière d’un garçon mystérieux. Ses deux toiles se distinguent. Il y a celle noire et sombre de son histoire. Il y a la blancheur de sa nouvelle histoire qui s’écrit d’elle-même à chaque jour d’interrogations supplémentaire, il y a la blancheur d’une mémoire vierge. Une blancheur qui ne demande qu’à être obscurcie. Qui ne demande qu’à se lier progressivement par des fils venant percer çà et là la toile précédente. Pour, enfin, comprendre. 
Confusion ne m’a pas autant marqué que ce à quoi je m’attendais. Il n’en reste cependant pas moins un roman poignant au style direct, franc, cassant, aux personnages touchants, à l’histoire bien menée, bien construite, épatante et, à son extrémité, lorsque les deux toiles s’interpénètrent dans une lourde obscurité, prodigieux.
Cat Clarke peint là la fresque brisée d’une adolescence perdue. Dans un ouragan d’émotions, ses personnages s’accrochent pour rester la tête hors de l’eau, pour respirer, pour ne pas sombrer. Ses personnages s’accrochent pour ne pas se perdre dans la noirceur humaine.

Cat Clarke s’inscrit donc dans ce thème avec une puissance certaine, se penchant sur l’adolescence et toutes ses falaises d’où il est facile de tomber. Elle joue avec les sentiments du lecteur pour le bouleverser.


Ce n’est pourtant pas de la même façon que procède Jean-Claude Mourlevat.
Jean-Claude Mourlevat, on le connaissait pour ses histoires douces et hivernales. Pour ses contes racontés une nuit neigeuse à la lueur d’un feu. On le connaissait comme petit marchand de rêves, avec sa Rivière à l’envers, sa Terrienne, son superbe Chagrin du roi mort. Aussi surprend-il tous ses lecteurs, et nouveaux lecteurs, avec son dernier petit né des éditions Gallimard Jeunesse : Silhouette (collection Scripto).

Avec 10 nouvelles, il dresse là le tableau grinçant de notre humanité.
10 nouvelles pour construire sans mensonge et sans timidité le portrait de notre obscurité.

Les sentiments.
Regret douleur  larmes peur mensonge silence erreur passé chagrin malheur jalousie. Humiliation culpabilité vengeance angoisse regrets stupeur manque oubli. Solitude.
Les personnages.
Attachants malhonnêtes séduisants repoussants forts vivants sombres ou lumineux imparfaits justes.
Les chutes.
La chute.

Ce recueil est d’une intelligence et d’un talent incroyables. A chacun de ces petits moments de lectures qui s’écoulent si vite qu’on n’a pas le temps de voir le coup venir on se prend un véritable choc. Renvoyés aux coins les plus sombres, aux angoisses les plus profondes, aux craintes les plus terribles de notre humanité, on tremble, on s’émeut, on s’accroche au livre.
Dérangeant, cassant, grinçant, tranchant, acerbe, amer, Silhouette remue plus qu’on n’aurait pu l’imaginer et avec une plume magistrale, Jean-Claude Mourlevat conclue son recueil sur un retournement de situation fascinant. La dernière nouvelle en elle-même est une chute renversante qui vient boucler de façon épatante le recueil.
L’auteur signe là un ouvrage extraordinaire, prouvant que, comme le roman, il maîtrise le genre de la nouvelle sans aucun défaut.

Lecture commune à l'ombre du grand arbre
On en parle aussi chez Mollat, Pépita, Carole, Céline




Mais pour moi, le véritable centre de cette chronique, le livre dont je souhaitais le plus parler, l’ultime coup de cœur de ce billet et de mon mois de décembre ; c’est Le cœur des louves de Stéphane Servant.
J’ai découvert ce roman de façons un peu dispersée, ici et là … avant de le redécouvrir au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil 2013 sur le stand du Rouergue, en conférence avec le charmant Stéphane Servant, ou en compagnie de mon cousin, ou par le juke-box ados … ce livre m’a appelé.
Alors j’ai succombé à l’appel.
Un appel de louve qui a su me séduire. Me toucher.

Stéphane Servant est un conteur. Pas un romancier, non, un conteur. Comme une nuit profonde au cœur d’une montagne, comme auprès d’un feu, comme sous les étoiles, il nous raconte une histoire qui lui vient d’une imagination fascinante, d’un cœur vibrant d’émotion, et de légendes empreintes de mystères. Il y a comme une voix rocailleuse et chaude qui souffle dans notre oreille pour nous y glisser l’histoire de Célia. L’histoire de Célia et Alice. L’histoire de Célia, de sa mère, de son père Arthur, l’histoire d’Alice, d’Andréas, de Paul, l’histoire de Tina, d’Armand, de Thomas, de Marcus, de Catherine. L’histoire de ces destinées liées, de ses fils noués. L’histoire de l’Homme, de l’animal, l’histoire de femmes et de louves.

Là, près de la baraque en pierre taillée, dans la nuit parée de givre, Célia pousse son cri de louve, et ce cri c'est aussi celui de Tina, et peut-être même celui de Catherine. Et celui d'Alice. C'est le cri, le hurlement, la plainte de ces femmes qui sont en-dehors du monde parce que les hommes leur ont refusé le droit d'aller librement dans le monde. C'est la rage, la colère, la peur, les pleurs, le trop-plein de vie et les ombres de la mort, un mystère insondable qui n'en finit pas de résonner ce soir-là. Il retentit ce soir-là et bien d'autres soirs encore sur le flanc escarpé de cette montagne sans cesse giflée par le vent du nord. Le cri des jeunes louves.
Dans un roman enchanteur, au style envoûtant, Stéphane Servant fait naître de ses doigts les arabesques magnifiques d’une œuvre fabuleuse. Un roman où s’enroulent toute les aspérités de l’humanité ; l’amour, la rage, le chagrin, les erreurs, les chutes.
La passion.

Une œuvre oui. Une œuvre où il y a par-dessus tout la vie.
Une œuvre qui secoue, palpite, marque.
Une œuvre.
Mais aussi Kik, Céline, Carole

Le coeur des louves en musique ... ?

Montreuil 2013 - 3 auteurs adorables ♥